Vie quotidienne
L’épiphanie.
13 janvier 2017
22

Non, ça n’a jamais été le bon moment pour acheter cet appartement. Les occasions furent là, au fil des ans : il y eut ce logement d’étudiant où je devais rester le temps d’une licence, en gros, huit années au final. Il y eut cet appartement à la frontière Suisse dont le loyer nous semblait indécent et l’avertissement de l’agent immobilier : vous devriez acheter, le propriétaire est pressé, c’est une affaire. Il y eut, enfin, nos premiers mois à deux, fin 2003 où nous aurions pu acheter pour trois fois rien un loft à Montreuil. J’avais renoncé par peur, évidemment. Acheter ? Alors que nous venions à peine de nous rencontrer ? Tu me pressais un peu. Je ne savais pas alors que nous allions passer les onze années suivantes ensemble. Oui, il aurait fallu l’acheter et nous aurions pu profiter en nous séparant d’une belle plus-value. Ainsi va la vie.

Intéressante période, ces vacances de Noël. Cloué au lit par un méchant calcul à la vésicule biliaire, incapable de lire ou de regarder la télévision, je ne vivais que pour ma douleur et maudissais mon alimentation anarchique des semaines passées (et ma très mauvaise hydratation…). Seul le soir du 24, je me résous à appeler le médecin de garde. Piqûres dans les fesses. Attente. Le mal disparaît.

Le lendemain, il me fallait dégager de la maison familiale à tout prix, changer d’air, je loue alors un Airbnb à Bayonne, dernier étage, immense terrasse, ensoleillé, vaste, moderne. Un peu flageolant encore, je pose mes valises, j’ouvre les fenêtres et je sors m’allonger sur la terrasse, devant le coucher de soleil. Je branche mon casque, lance une séance de méditation et je m’endors aussitôt, me réveillant presque deux heures après, le froid sur les doigts et le nez, les oreilles gelées.

Je repasse dans l’appartement, ferme la baie vitrée, me fais chauffer une soupe et m’assois sur l’immense canapé, en écoutant FIP.

Je suis seul. Je suis bien. Je ne veux voir personne, n’ai besoin de personne. Je regarde autour de moi, avisant la porte de la chambre, à quelques mètres, puis la baie vitrée. Je compte mes pas pour traverser l’appartement, à voix haute, je saisis une feuille, je le dessine. Je calcule sommairement sa surface. 55 mètres carrés. J’ajoute mes rares meubles sur le plan, décide de faire sauter un mur, déniche en ligne un nouveau parquet plus lumineux, imagine où placer quelques points de lumière indirecte. Si j’étais ici chez moi, vraiment, j’aménagerais tout ça de manière radicalement différente.

Je me couche et me lève neuf heures après sur la même idée, le même projet : ce que moi je ferais de cette surface si elle était mienne. Je pars marcher au bord de l’Océan, le long du sentier de la côte, pendant près de deux heures.

Cette idée d’un endroit à moi, pour la première fois de ma vie, pas d’un endroit à nous, pas d’un endroit pour se refaire ou d’un endroit de passage, prend une place folle dans ma tête et surtout me procure une sérénité incroyable. Je suis porté par l’image d’un lieu vaguement retiré du bruit et de l’écume de ce monde, d’un lieu où je ne recevrai personne, que j’imagine climatisé et bien plus grand que l’espace occupé à Bayonne, 75 mètres carrés, voilà ce dont j’ai besoin dans l’immédiat, je visualise avec une force inédite chaque détail, chaque pièce de vie et je réalise alors que je suis prêt.

Jusqu’à alors, je ne me trouvais que des excuses : mon budget que j’imaginais trop serré, l’angoisse de choisir le mauvais arrondissement (par rapport à qui, à quoi, aucune idée…) et la rage de n’avoir pas assez d’espace pour moi, ces trois facteurs négatifs tournant en boucle et créant un espace infini d’errance pour mon cerveau, halluciné de ne pas savoir comment sortir de cette équation vicieuse.

J’isole alors un critère : la taille. Je veux me sentir à l’aise. Je veux 75 mètres carrés.

J’ajoute ensuite un détail : je veux vivre dans un appartement climatisé.

Je me colle enfin tout seul une deadline. Au printemps, je serai chez moi.

Voilà.

J’ai réglé mon problème.

Je repère quelques annonces. Décide que je visiterai à mon retour sur Paris et pose dans un coin de ma tête la décision, qui ne cesse de grossir alors, en mode pensée positive, comme un mantra, épaississant en réalité et en apaisement, comme une évidence, un événement que rien ne saurait arrêter, l’avènement qui m’était caché ou que je me refusais de voir car je ne m’en jugeais pas digne.

(…)

Je demande à Florence de m’accompagner.

C’est le premier que je visite.

Il y en aura d’autres.

Mais c’est le tout premier.

C’est elle qui pose les questions, en vieille routarde, en commerciale, en amie. Le propriétaire lui répond directement, c’est comme si je n’existais pas.

En sortant, je lui dis :

– Est-ce mal de croire que je ne veux pas en voir en autre car je sais que je veux habiter là ?

–  Non, je te comprends. Il est vraiment bien.

– Et le prix ?

– Le prix me semble juste.

– Je vais en visiter d’autres par acquis de conscience mais…

– Oui. Tu as raison. C’est un excellent choix. Tu sais, un appartement, ce n’est pas possible d’hésiter. C’est un achat instinctif. Tu le sais immédiatement si tu pourras habiter là ou pas.  Il n’y a pas besoin de réfléchir. C’est comme un animal, c’est presque lui qui te choisis.

 

Une semaine plus tard, dans la valse courtier / notaire / agence immobilière / vendeur / acheteur.

J’ai signé le papier.

Au printemps, oui, je serai chez moi.

 

(et j’ai démarré sur un nouveau poste lundi, toujours chez le même employeur…Je m’y sens si bien…)

2017, quoi.

 


 

 

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There are 22 comments

  • Olivier dit :

    Mais quelle merveille 🙂 Tellement heureux pour toi !

  • Jean-Marc dit :

    Les choix importants ne sont pas rationnels.

  • Manue dit :

    Félicitations ! Son premier appart ou sa première maison c’est tellement important !!! Happy !!!!

  • Danyhube dit :

    Super!! Je vous souhaite que du bonheur

  • Laure dit :

    Je si heureuse pour vous. L’Épiphanie vous réussit bien. Emménager au printemps quelle belle perspective !

  • estèf dit :

    Pourquoi à tout prix climatisé ? 🙂

    • William dit :

      Pour ces dix jours dans l’année où les nuits sont atroces et où j’arrive épuisé au boulot, dans un état proche du malaise permanent.

  • Sophie dit :

    J’adore cette photo. Avancer vers un lieu inconnu mais ne pas avoir peur…

  • Julie dit :

    2017, année une… Voilà voilà, ça démarre bien pour toi et je m’en réjouis!!

  • Matinbonheur dit :

    Oh William! Tu mets si souvent les mots ici avec une longueur d’avance qui me rassure.
    Pour la 1ere fois de ma vie je me sens prete. Ici il y a de la place, pile ce qu’il me faut. un bbq et une cheminée. Ca créé la chaleur d’un foyer. Et la vue parce que ça y est j’ai envie de voir loin. la clim dans notre chambre, c’est bonus et là j’y vois un signe 🙂

  • Bichette dit :

    C’est en effet très agréable d’avoir une tanière à soi , et aussi de ne pas avoir à rendre de comptes , enfin à la banque un peu , le temps de payer…
    C une belle forme de liberté que tu t’offres !!!!

    Sur un autre plan le prix des loyers est tellement absurde , si on peut , il faut acheter !

    • William dit :

      C’est encore plus fort que ça (mais tu as raison sur tous les points) : je valide mes acquis professionnels et me fait confiance pour aller encore plus loin.

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