Vie quotidienne
Lettre à moi (à 20 ans)
19 octobre 2012
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Salut William,

Je vois que tu t’ennuies, oh, je le vois bien, tu ne comprends pas très bien ce que tu fais coincé à la fac, on t’a dit qu’il fallait y entrer après le Bac, tu as fait comme tout le monde, tu te lèves sans trop de conviction et tu fuis les cours avec beaucoup plus d’ardeur. Tu n’as pas la moindre idée de ce que tu vas faire plus tard, dans la vie. Je tiens à te rassurer, vingt ans plus tard, tu ne le sauras toujours pas. Par contre tu vas apprendre ce que tu n’aimes pas faire et ça, crois-moi, ce sera une petite victoire. Je sais désormais qu’on se construit sur les échecs, sur les dégoûts, sur les départs, sur les fins : cela doit te sembler un atroce cliché sentimental mais tu vas apprendre que c’est vrai. Et tu vivras beaucoup plus d’échecs, de dégoûts ou de fins que de réussites, mon grand, de toute façon.

J’aimerais te dire que tu ne vas pas perdre ton temps en choisissant tes études d’infirmier. Elles vont te sembler longues, angoissantes, castratrices mais si tu savais à quel point elles te serviront encore vingt ans plus tard, tu ne le regretteras pas. Il n’y a pas un jour qui se termine, en 2011, sans une notion apprise durant ces 39 mois. Psychologie, psychiatrie, pharmacopée, symptômes, verbalisation, mise à distance, relation d’aide, empathie. Tu verras, tout cela, un jour, fera sens dans ta vie quotidienne.

Fin 1999, tu vas rencontrer un garçon dont tu vas tomber amoureux. Tu vas croire que grâce à ton amour, tu vas le soigner. Rien n’est plus faux. Il ne changera pas d’un pouce et s’enfoncera encore plus bas, t’entraînant avec lui. Tu vas perdre trois années. Tu vas y laisser beaucoup de larmes. Et tu ne vas pas (encore) repérer un comportement répétitif (le tien), probablement hérité de tes années en blouse blanche : tu veux Sauver un Garçon. Non. Cela ne marche pas comme ça. Personne ne sauve personne. C’est chacun pour soi. Ce n’est pas une question d’égoïsme, c’est une question de kilowatts. Imagine l’énergie déployée et perdue pour bouger une montagne et multiplie-la par deux. Tu vas apprendre, un peu amèrement, que l’humain se sauve seul. Et uniquement QUAND il a décidé de le faire. Le couple s’équilibre, dans l’absolu. Tu n’es que ta propre planche de salut.

Tu as décidé de ne plus parler à ton grand-père. C’est un vieux con. La chose est entendue. Le jour où tu te décideras à le faire (enfin), il mourra la veille de ton arrivée. Cette non-conversation te hantera. Je t’en conjure, si tu ne dois écouter qu’une seule chose aujourd’hui (toi qui n’écoutes jamais personne) : parle aux gens, chaque jour, dis leur les choses importantes. N’attends pas, n’attends pas.

Ne rends pas ton quatrième manuscrit : l’orgueil n’a jamais tenu le stylo droit. Tu vas y laisser des plumes.

Tu crois tellement de choses sur tout mais j’aimerais te faire remarquer qu’elles proviennent surtout de tes parents. Ils sont angoissés par la vie. Ils ont fait de leur mieux pour te transmettre ces valeurs teintées de peur et de certitudes sur le monde qui les entoure. L’angoisse n’est pas ton carburant. La curiosité, oui. La peur n’est pas ton moteur. La créativité le deviendra. Sois confiant. A part les turbulences en avion, je ne vois pas de quoi tu as vraiment peur, mon grand, en 2011.

J’ai revu une photo de toi, prise l’été 1991. Je voudrais simplement te dire que tu es beau (je sais, tu ne me crois pas). Si, si. Écoute moi. Tu es beau. On va te le dire, parfois, dans ta vie, et tu ne le croiras jamais. C’est bien dommage. Si tu te trouvais beau, tu oserais tellement plus, tellement mieux. On ne te l’a jamais dit (pas encore) mais lorsque tu souris, tes yeux sont magnifiques. Tu les fais déjà rire… Crois-moi, tu devrais en profiter plus.

Je t’embrasse,

William

PS : Oui, je l’ai trouvé. Et oui, je vis avec. Et oui, il est formidable. Au-delà de mes espérances. Mais je te laisse la surprise. Tu verras, ce fut amusant. Et là-dessus, je ne te donne aucun conseil, je sais que tu maîtrises très bien.

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There are 13 comments

  • Manue dit :

    Euh … tu partagerais pas avec moi un p’tit peu aussi la frousse du docteur des dents … ? 🙂

  • Carson dit :

    Très belle lettre, merci.

  • Lucille dit :

    Ça me rassure, j’ai 20 ans et pas la moindre idée sur mon avenir également.

  • Agnès V. dit :

    Magnifique.

  • Mary dit :

    J’adore… Superbe lettre.

  • Laure dit :

    Très touchante cette bienveillance avec ton « jeune toi ». Bilan décomplexé et léger.
    Très agréable à lire.

  • laurence dit :

    superbe lettre qu’on aurait tous aimé avoir à 20 ans !

  • Flo dit :

    Bravo, comme tout cela est vrai…Si on savait tout ça à 20 ans!

  • Damien db dit :

    Top (encore!).
    Dis, on se voit vite?
    NB …et si ce n’etait pas « orgueilleux » que de rendre un prochain manuscrit mais « généreux » vis a vis de ceux qui aiment te lire ?Alleeeeeeeeeeeez! ;o)

  • karine b. dit :

    très beau texte.
    merci beaucoup car tu mets des mots là où je peine…

  • Allypitypang dit :

    Super lettre avec des conseils tellement vrais a l’intérieur qui peuvent aussi servir a tout le monde <3

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