Vie quotidienne
L’histoire des deux chirurgiens qui ne s’aimaient pas et des patients qui croyaient les connaître
28 janvier 2015
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Il m’ajoute hier soir, sur Facebook, et m’envoie un long message.

“Tu te souviens de moi ? Tu étais mon infirmier au bloc, on opérait tous les deux, tu as bien changé, je ne t’aurais pas reconnu (…) Le bloc opératoire te manque ? Tu reviens travailler avec moi ? On mettra les Wings, comme tu aimais. J’ai lu tes deux premiers livres. Je ne savais pas que tu aimais écrire”

Frédéric et moi discutons alors longuement.

Je me souviens.

Il y avait trois “chirurgiens des yeux” dans le bloc.
Je travaillais à tour de rôle avec les trois mais le plus souvent avec Frédéric car nous avions une petite dizaine d’années d’écart, écoutions la même musique et il était toujours très pédagogue quand il travaillait, me considérant comme un aide opératoire à part entière, me demandant des instruments et m’expliquant pourquoi il les utilisait. Je vivais pour de vrai les opérations avec lui, je me sentais bien, malgré les longues heures, souvent debout. J’apprenais énormément.

Les deux autres chirurgiens, je ne les aimais pas beaucoup.

Astor était adoré des patients. Ils ne juraient que par lui. Il garait sa belle voiture toujours au plus mal, devant la clinique, il voulait qu’on la/le voit, il écoutait fort sa musique (moderne) que sa jeune amante du moment lui avait fait découvrir et il saluait tout le monde avec pas mal de gestes, de bruits ou de petites phrases personnalisées, devenant un poil trop familier avec les patients pour que je me sente réellement à l’aise avec lui. Mais les patients l’adoraient et se bousculaient pour être opérés par lui.

Mollux était redouté des patients : ils le fuyaient car Mollux était aimable comme une porte de prison. Il saluait du bout des lèvres en entrant dans sa consultation, vous serrait la main mollement, griffonnait des trucs illisibles dans votre dossier, vous coupait abruptement la parole et vous reconduisait sèchement dans l’entrée, vous abandonnant sans un regard à sa secrétaire qui en avait vu d’autres et réparait les pots cassés, quand elle pouvait, mais souvent les patients allaient voir ailleurs et ne revenaient jamais. Ils filaient d’ailleurs chez Astor qui devait bien lui piquer un tiers de sa clientèle.

Les patients me disaient : Astor, quel bon médecin ! Quel chirurgien talentueux ! Je le conseille à tout le monde ! Je lui confierais ma vie !

Les patients me disaient : Mollux, qu’il est revêche ! S’il croit qu’il va remplir son cabinet comme ça ! C’est mon médecin traitant qui m’a envoyé chez lui et je n’ai pas choisi ! Quel sale con !

Quand je répétais ça à Frédéric, il ne me disait rien. Il ne parlait pas de ses collègues devant moi.

Astor travaillait très mal, sur les gens. Il était flippé et perdait son sourire légendaire et ses petites blagues dès qu’ils étaient endormis. Il n’aimait pas fignoler et s’énervait pour un rien. C’était toujours la faute de l’IBODE (moi) et jamais la sienne. Il suait à grosses gouttes quand il n’arrivait pas à terminer proprement son opération et pouvait alors entrer dans des colères homériques qui glaçaient tout le bloc. Il me sortait régulièrement à coups de pieds au cul or so to speak, et je devais laisser ma place à la surveillante qui, après 23 ans de bloc, connaissait tout son petit monde et savait calmer les esprits. On murmurait qu’elle l’avait eu jeune, au lit, mais les gens parlent souvent pour ne rien dire, souvent d’ailleurs quand les femmes ne portent pas de soutien-gorge sous une blouse blanche.

Mollux travaillait très bien, sur les gens. Il passait des heures à avancer au millimètre, pouvait recommencer à l’infini un point qu’il jugeait inesthétique et je l’ai vu pendant sept heures sur un décollement de rétine, sans pisser, sans pester, sans geindre, une opération où il devait repasser sur le travail d’un autre, souvent d’ailleurs on lui envoyait les cas désespérés et les “reprises” d’opération, celles qui ont été ratées dans un autre endroit, il acceptait les opérations risquées, les patients avec un lourd dossier, les anesthésies limite et les urgences qui faisaient peur à tout le monde (comme ce monsieur qui s’était empalé, visage le premier, sur une grille en tombant d’une échelle, oeil traversé par le fer). Mollux ne me parlait pas beaucoup mais me regardait souvent, quand j’hésitais sur une pince, et je ne savais jamais comment interpréter ce moment. Il avait souvent un mot doux pour les patients, au réveil, mais les patients étaient tellement dans le coaltar qu’ils ne s’en souvenaient jamais. Ils quittaient la clinique quelques jours plus tard sans demander leur reste.

Un jour, je dis à Frédéric qu’Astor disait toujours du mal de Mollux devant moi et que je trouvais ça méga-gonflé car il travaillait super mal.

Frédéric me dit alors :
– Tu n’as pas vu la Boum ?
– Le film ? Si ! Pourquoi ?
– Alors tu connais les trois points essentiels au travail : le faire, le savoir-faire et le faire savoir. Astor est très doué pour le faire savoir. Mollux dans le faire et le savoir-faire.
– C’est dingue que les patients ne sachent pas la réalité.
– C’est bien la preuve que la compétence au boulot ne compte que pour 20% dans une carrière.
– Je retiens, je retiens, le “faire savoir”, je retiens.
– Moi j’ajouterais même le “savoir se taire”. C’est important. Ne parle pas de mes collègues devant moi. Ca m’en apprend plus sur toi que sur eux. Je sais déjà ce que j’ai besoin de savoir en les observant.
– Oh, pardon. Ok. Je ne dirai plus rien. Mais juste une question. Pourquoi tu penses que les gens ne disent rien de toi ? Ni en bien, ni en mal.
– Parce que je suis un bon petit soldat. Il en faut aussi, des comme moi. Les gens se demandent toujours d’où ils me connaissent, quand je les croise dans la rue. Et ça me va très, très bien.

165 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 6 comments

  • Celine dit :

    Chacun de tes articles m’apprennent quelque chose de fondamental sur la vie, la vraie. Et je crois que c’est ce que je préfère dans ton blog. Tu arrives à remettre les pendules à l’heure chez les gens (du moins chez moi) avec une délicatesse et une justesse des mots, c’est magique, c’est fin. C’est de la poésie pour l’âme. Merci William <3 (parce que je ne commente jamais assez et pourtant, tu mériterais que je te le dise à chaque fois).

  • Coralie dit :

    Très beau texte, merci.

  • ZWP dit :

    Ce texte me parle énormément, et je suis impressionnée à chaque fois de l’aisance avec laquelle tu arrives à faire des parallèles mettant en évidence une réflexion qui pourrait rester au ras des pâquerettes… tu l’élèves en lui donnant de la profondeur (si si, c’est possible).

    En te lisant, j’apprends sur les autres, et sur moi-même. Un tour de force.

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