Vie quotidienne
L’homme que je n’ai pas été
1 octobre 2015
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L’homme que je n’ai pas été a probablement très vite oublié son amour de jeunesse, Marina, morte d’une leucémie à quinze ans (nous racontions les pires horreurs – inventées, colportées – sur sa fin en hôpital sans nous douter que la réalité, bien plus simple était tout aussi sordide et triste) et il s’est entiché d’une fille du coin, dans un bal, auquel il est venu à pied, traversant les champs par derrière la maison, restant un peu tard puisque cet homme aime probablement sortir tard et boire et parler aux autres garçons en se tapant sur les cuisses, en regardant les filles du coin de l’oeil, en hésitant sur la meilleure manière de parvenir à ses fins. Cet homme manie bien la plume et doit glisser des mots doux en cours de mathématiques. Je suppose qu’il a dû poursuivre le tennis, vu qu’il n’aime pas le foot et comme il a de belles jambes fortes, il a dû probablement jouer au rugby, avec les autres du village et c’est là qu’il a découvert son premier joint et sa première cuite et ses premières amitiés qui perdurent encore à ce jour, même si la vie a un peu séparé les garçons qui désormais sont des pères.

L’homme que je n’ai pas été, a-t-il été plus sage en seconde, a-t-il repiqué, lui aussi, je présume que oui, et je présume qu’il a également été envoyé en pension, s’ennuyant fermement sans les filles, sans la télé, à lire et travailler, avant de tomber amoureux, probablement en première, quand le lycée redevient mixte. Il doit coucher avec Sabrina, comme tous les garçons de sa classe et il doit passer son bac sans trop se prendre la tête, visant la moyenne à peu d’efforts. Il sait ce qu’il veut faire : infirmier, pour bosser vite, après de courtes études, sans contrainte, pour avoir un bon salaire au domicile, il en a discuté avec Thérèse, l’infirmière du village, qui roule en Golf et lui aussi il veut rouler en Golf. Mais pas la vieille version, non, la plus récente et d’ailleurs il est abonné à Auto Plus.

L’homme que je n’ai pas été a probablement rencontré sa première grande histoire d’amour à l’hopital, en stage, il est encore plus séducteur que moi ou peut-être juste aussi séducteur que moi alors le connaissant, il a visé une interne ou une jeune médecin, toujours cette envie de sortir de sa zone de confort et d’assurer le sien, matériel, psychologique, j’en passe. Il a dû rester avec, le temps des études, le temps de partir à la plage avec elle, à la montagne avec elle, le temps de dormir à l’internat dans ses bras (réussit-il à dormir dans les bras d’une femme ? J’en doute mais peut-être ne se pose-t-il pas de questions et qu’il accepte de dormir mal mais de dormir à deux, comme dans les films et les livres et les chansons d’amour), de fumer des cigarettes avec elle en douce, durant la garde de nuit qu’il a acceptée pour gagner un peu d’argent aux urgences uniquement pour rester avec elle et voler quelques heures ensemble au temps qui passe sans eux.

L’homme que je n’ai pas été s’est fait embaucher par l’hôpital, sitôt le diplôme en poche, mais lui est parti aux urgences, où il a fait des étincelles, tout comme moi, mais beaucoup moins d’histoires que moi car lui se sentait bien dans sa tête et sa peau. Il a laissé tomber du jour au lendemain son projet de soins à domicile et il a fait son trou aux urgences, la rejoignant à Bordeaux un week-end sur deux et sentant son jeune couple se déliter peu à peu avant de la tromper avec une infirmière délurée de cardiologie avec qui il partage le goût des films américains et de la mauvaise nourriture qui fait grossir sans qu’on y prête attention. Ils se mettent en couple assez vite et déjà ils habitent ensemble dans la banlieue de Pau, vers Morlaas.

L’homme que je n’ai pas été perd ses cheveux, tout comme moi, mais fait un enfant puis un second. Il passe le concours de l’école des cadres infirmiers, devient surveillant et lorgne la vieille Infirmière Générale, que tout le monde craint dans les couloirs et à qui on déroule un tapis, partout : il veut ce poste, il attend ce respect, il aime ces regards craintifs. Son poste de surveillant l’ennuie, il n’aime pas gérer les problèmes de plannings des autres mais il a désormais un appartement à rembourser et le mariage lui a coûté bien plus cher que prévu. Il aurait pu tromper dix fois sa femme avec une des petites nouvelles du service mais il ne l’a pas fait. Il plait, il sait qu’il a du charme, il fait attention à lui désormais, souvent, car sa femme lui gueule dessus et elle n’a pas tort. Faut pas se laisser aller.

L’homme que je n’ai pas été décide de passer un concours au-dessus, il vise la grande école des cadres de santé, un truc en Bretagne, un truc super réputé, exigeant, complexe mais qui va lui ouvrir des portes. Il le bosse comme un fou, péniblement, à la dure (le législatif est si barbant) mais la mémoire n’est plus celle de ses jeunes années, il doit mettre les bouchées doubles à l’écrit et se rattrape à l’oral. Il est pris. Il doit désormais habiter Rennes en semaine et rentrer à Pau le vendredi soir. Il le fait quelques mois et puis, peu après les vacances de Noël, il se rend compte qu’il ne veut plus rentrer chez lui. Qu’il ne veut plus rentrer nulle part. Il se rend compte qu’il a 42 ans, que ses enfants ne lui manquent pas spécialement, que sa femme est devenue une étrangère, qu’il fait des études pour ne pas penser à grand chose, que les cours l’ennuient, qu’il a envie de mieux, d’ailleurs mais qu’il ne sait pas quoi ni comment faire pour avoir un début de réponse ou de piste à creuser.

L’homme que je n’ai pas été appelle souvent ses parents et son frère pour demander des nouvelles.

L’homme que je n’ai pas été roule, roule, roule puis se gare, un soir, en bord de mer, regarde sa Golf qu’il n’entretient plus vraiment puis marche quelques mètres et s’assoit sur la plage, à même le sable encore mouillé, loin de Rennes, des gens, des cours et des profs, il regarde le ciel qui devient noir et le soleil qui tombe dans l’eau et cet homme que je n’ai pas été se prend à imaginer qu’il aurait pu avoir un tout autre destin, une toute autre vie, une toute autre manière de voir le monde mais son téléphone portable sonne et son fils aîné l’appelle, un peu de blues dans la voix, son père lui manque, il se sent mal à l’école, on l’a frappé, il ne veut plus y revenir, il prend sa petite voix et son père sent qu’il va devoir rentrer ce vendredi sinon il ne gèrera pas sa culpabilité. Il écoute son fils, peste contre le froid d’octobre qui déjà lui transperce les os et regagne sa Golf, s’allume une cigarette et puis promet.

Il écoute Calogero, sur le chemin du retour, sur RFM et puis Zazie et puis Midnight Oil et il s’ouvre une boîte de raviolis en arrivant, faisant son sac pendant que la casserole chauffe. Il asperge les raviolis de fromage fondu et les mange trop vite, se brûlant la langue en regardant le journal de 20h. Il se couche habillé et s’endort aussitôt, se réveillant en sursaut quelques heures plus tard. Il est 4H20. Sans se doucher, allumant une cigarette, il prend son sac, rejoint la voiture et prend la quatre voies direction Bordeaux et le Béarn. Il n’a pas la moindre idée de là où il sera dans quelques semaines mais, pour l’instant, il veut juste revoir son fils.

 

 

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There are 5 comments

  • Mickaël dit :

    Les poils dès le matin. Merci William.

  • JacquieB dit :

    Elle est toujours belle votre écriture William. Je vous embrasse.

  • Rodolphe dit :

    Très beau récit William… on en veut plus !! 🙂

  • palamède de Guermantes dit :

    Je vais demander des royalties.
    Cela parle de moi !

    Palamède.

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