Cinéma Vie quotidienne
Ma première actrice.
15 mars 2012
4

Elle est arrivée, impériale, déposée par son chauffeur. Elle a de grandes lunettes de soleil, gigantesques à la Jackie O. Un mini-short seventies, un Birkin au poignet et dans la main une tasse de café géante qu’elle a dû faire acheter en chemin. A peine sortie de l’ascenseur, tout l’étage sait qu’elle est là, qu’ils le veuillent ou pas, toute l’atmosphère s’électrise, les bureaux s’arrêtent de téléphoner et elle traverse le couloir dans un nuage de parfum capiteux, de clope (qu’elle n’a pas éteinte, bien sûr), son roquet aboyant devant elle. Elle pousse la porte, nous trouve tous deux, stupéfaits : elle est en avance, bien en avance, la productrice est partie commander des sushis, nous n’aurions jamais dû nous croiser dans ces conditions, sans présentation, sans pare-feu, sans airbags.

Elle prend sa respiration, glisse des yeux sur Alexandrine, ma co-auteur et son regard se pose sur moi, me jauge, me soupèse, me caresse. Je suis le co-scénariste, je suis l’auteur, je suis Dieu, je suis l’Homme de la Situation. Je peux tout. Je peux tout et son contraire. Je vais tout sublimer, tout donner, je peux tout reprendre. Je peux lui offrir les applaudissements ou le dédain, pire je peux même l’envoyer dans l’indifférence, le pire rôle de sa vie. Qu’on ne la voie pas. Qu’on ne l’entende pas. Pire : qu’on ne la comprenne pas. Voilà. Qu’on ne la comprenne pas. Tout est dit dans ses premiers mots qu’elle susurre en m’embrassant et en me serrant fort contre elle :
– Je vous aime déjà.
– Ah, merci.
– Vous êtes formidable (regard sur Alexandrine) et vous aussi, ma petite, dans un autre genre, bien sûr. Mais vous, vous…Vous êtes for-mi-da-ble. Ce texte, ce texte, ces mots, ah ces mots. Ces syllabes qui claquent comme des balles à bout portant dans le cadavre d’une salope encore tiède, j’adore. On a l’impression que vous tuez pour faire du mal, vous voyez ce que je veux dire ? OUI, vous voyez ce que je veux dire, je suis très très vibrations, je vois votre aura d’ici et je vois aussi que les mots ne sont que des supports, pour vous, je sens que vous m’avez déshabillé l’âme, vraiment, je le vois, on n’a plus besoin de se parler, à ce niveau de communication entre deux êtres…

(Si seulement)

Alexandrine n’existe plus. Je la sens bouillir. Ce scénar, c’est des mois de travail à deux. Elle a déjà envie de la tuer. Moi, je la joue fine :
– C’est à dire qu’on a écrit le texte en pensant à vous. Tout le temps à vous. Uniquement à vous. On avait une photo de vous collée sur le Mac pour que votre esprit soit là.
– Une photo de quel film ?
Aïe. J’ai pas bossé sa page Wikipedia.
– Euh… Le Louis Malle.
– C’est so old.
– Oui mais c’était hier, je veux dire, vous n’avez pas pris UN JOUR depuis.
Elle éclate de rire. Compteur : + 125 000 points pour ma gueule, d’un coup. Truc de ouf, en s’illuminant, elle perd véritablement dix ans et me balance, magistrale :
– Je vois que vous avez envie de déshabiller autre chose que mon âme. On verra. On verra. Huuuum il est mignon comme un enfant.
Elle me claque un baiser du bout des doigts. S’allume une autre clope. Jette un œil amusé à son chien qui pisse contre un pc. Et finit par s’adresser (enfin) à Alexandrine :
– Et vous ? Vous êtes le faire-valoir ?

Alexandrine m’a démonté dans le taxi, comme si j’étais responsable. J’hésitais entre rire aux éclats et m’excuser platement. Je picorais un peu des deux. J’ai dû promettre que je ne verrai jamais “Joan” sans elle, jamais.
Promis.

Pas franchement envie de me faire dévorer tout cru non plus, tu vois.

1470 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 4 comments

  • Michel Van Damme dit :

    j’ai trouvé plus fort que moi a Photoshop………………

  • Domi dit :

    C’est quoi “un Birkin au poignet ” ?

    • leyleydu95 dit :

      Domi, c’est un sac hyper hype de chez Hermes qui coute un bras…du coup, quand tu l’as acheté, tu n’as plus de bras ou le poser !

  • William dit :

    Voilà, c’est un sac qui coute cher 🙂

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