Télévision
Ma rencontre avec Frédéric Lopez : les secrets de RDV en Terre Inconnue
5 décembre 2012
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(Interview postée à l’origine dans un autre lieu, en son temps, que je remets ici pour éviter que tout ne soit effacé)

Une de mes plus belles rencontres…EVER. Nous sommes en juillet 2009. Et je n’ai pas beaucoup entendu parler de Zazie dans ma vie, avant cette rencontre. Le Karma, hein…

——

Avant de retrouver Zazie mardi soir (oui, dans quatre jours) sur France 2, rencontre exclusive et entretien en plusieurs parties avec Frédéric Lopez, l’homme derrière deux concepts qui cartonnent en ce moment. Normal, “Rendez-vous en Terre Inconnue” est le programme le plus intelligent, le plus humaniste que vous verrez de votre vie, en allumant une télé.

Frédéric Lopez, bonjour. Question simple, pour commencer…Qui choisit les destinations ?

Nous travaillons sur six destinations en même temps. Le problème le plus compliqué, ce sont les autorisations : il m’a fallu attendre quatre années pour avoir le droit de filmer chez les Korowai, l’émission que vous verrez mardi. Quatre ans, vous vous rendez compte ? C’est long, quatre années, dans une vie d’homme. Mais juste à côté du lieu de tournage se trouvait une mine d’or, nous étions en plein milieu d’une zone ultra-militarisée.

La Sibérie, les nénètses, même problème : tournage juste au-dessus du plus gros gisement de gaz du monde. Ce sont des endroits “sensibles”, souvent. Donc déjà, même si je sais que le tournage aura lieu en Octobre, trois mois avant je n’ai pas encore eu l’autorisation de partir. C’est pour cette raison que nous avons jusqu’à six destinations prévues en même temps.

Deuxième gros souci : la météo. Il faut tenir compte de la neige, de la mousson, tous ces éléments qui vont jouer contre les activités. Nous allons rendre visite à des peuples en milieu rural dont le mode de vie est dépendant de l’environnement. Venir à une certaine période de l’année équivaut à venir pour ne rien filmer : ils ne vont pas à la pêche ou aux champs. Imaginez un film d’une heure quarante où il ne se passerait rien…Nous y allons au moment où il y a le plus d’activité dans l’année. Dernier critère : nous allons dans un endroit où l’invité n’est jamais allé auparavant !

Ah oui, c’est tout bête, je n’y avais jamais pensé.

C’est arrivé une fois. Evidemment cette personne n’était pas allé spécialement à cet endroit-là mais elle connaissait le pays. Mon effet d’annonce serait gâché, dans l’avion. C’est important : l’invité ne connaît pas la destination.

N’importe quel invité pourrait aller n’importe où ou vous affinez selon la personne ?

Dès que nous obtenons le feu vert, il peut arriver que nous ayons le choix entre deux destinations. Dans certains pays où la place de la femme dans la société est très compliquée, nous emmenons justement une invitée car nous savons qu’il sera plus aisé d’accéder aux femmes, à leur discours, à leurs pensées.

D’autres peuplades sont connues pour être rieuses : je sais que si je viens avec un humoriste, on va passer un excellent moment. En Ethiopie, où le sujet de l’excision va être forcément évoqué, un sujet compliqué, pas forcément facile à emmener sur un plateau télé, je me dis qu’emmener Adriana Karembeu est un bon choix.

Elle est quelqu’un de lumineux, d’intelligent : nous allons pouvoir grâce à elle attirer les regards sur un sujet de société compliqué. De plus, l’entendre parler des rapports conjugaux à une enfant de douze ans, mariée de force et la voir rebondir en tant que femme sur d’autres questions me rassure : je ne sais pas si j’aurais été capable, moi, d’enchaîner et de poursuivre la discussion avec la jeune épouse. Je choisis Adriana pour ce qu’elle incarne, pour la confronter à un autre mode de vie dont il faut parler. Nous “utilisons” l’invité pour mettre en valeur le comportement de l’autre…et l’invité nous surprend souvent en repoussant ce que nous avions imaginé.

Vous, je le vois dans l’émission, vous n’êtes pas dans l’ego. En retrait. Humble. Vous vous effacez devant le programme. Comment faites vous pour trouver des invités qui eux aussi ne sont pas dans l’ego ?

D’abord je choisis des gens avec qui j’ai ENVIE de partir ! Je pars TROIS SEMAINES avec eux, rendez-vous compte…Trois semaines ! Trois semaines en mode fusionnel : on dort par terre, on mange par terre, etc. Moi je cherche des gens authentiques : des gens qui sont suffisamment bien dans leur ego pour ne pas avoir à se poser de questions face caméra. Des questions du genre “Si je dis ça, que va t’on penser à Paris, dans le microcosme ?”…Impossible de tourner trois semaines dans ces conditions.

Il me faut vraiment un invité qui lâche prise, quelqu’un qui me fait confiance, qui ne passe pas son temps à demander comment on le filme, dans quelles conditions. Je ne le sais pas toujours à-priori, je ne connaissais pas Zazie, par exemple, mais les autres, je peux les avoir rencontré lors d’interviews, bien des années avant. J’ai un critère : dans la vie comme chez les people, 80% des gens parlent d’eux, la plupart du temps. Moi je cherche des humains capables de poser des questions spontanément, pas uniquement lorsqu’ils sont filmés. Je cherche des gens qui vont aller vers l’autre et qui vont “kiffer”, tout simplement…Dernier critère : il me faut des gens stables psychologiquement, pas excités comme des puces avant de partir et qui voudraient revenir au bout de deux jours. Ca existe.

Ca peut arriver ?

Probablement. Mais j’ai une phrase clef toute prête dont je ne me suis jamais servi, encore : “Souviens-toi que toi tu as un billet retour. Pas eux”…Mais je n’ai jamais eu besoin de la prononcer, mes invités ont tous pris leur pied. Je me souviens d’Edouard Baer qui passait son temps à vouloir être seul sans caméra, avec eux, ce qui ne m’arrangeait pas, bien sûr ! Il s’éclatait totalement.

Dites, tout de même, c’est de la télé, que vous faites. C’est scénarisé parfois un minimum, parfois énormément. Vous me certifiez que vos invités ne savent pas où ils partent ?

Mais bien sûr ! Ils ne veulent pas savoir où ils partent, il est là aussi leur plaisir ! Ils en voudraient énormément à quelqu’un qui leur gâcherait la surprise, d’ailleurs…Quand ils essaient les vêtements avec les stylistes on briefe les filles pour qu’elle ne donnent pas plus de chaud que de froid. On lance de fausses pistes : nous envoyons des mails la veille à Charlotte de Turckheim sur un oubli d’essai de moufles…ce qui la persuade, le lendemain, qu’elle part dans un pays chaud. Elle est même catégorique ! (rires)

Même chose pour les vaccins, à l’institut Pasteur, le médecin est une tombe qui ne dit rien. Enfin, à l’aéroport de Paris, 35 personnes travaillent dans l’ombre pour réussir la surprise, du personnel d’ADP à la préfecture de police, 35 personnes ! C’est très excitant, non, le moment de la révélation de la destination, à bord ? Non, pas spécialement car je sais qu’il nous reste trois semaines à vivre ensemble. Nous réalisons un film : ok l’effet d’annonce est bon, soit. Mais après ? Il faut tenir une heure quarante. Tant que nous n’avons pas mis en boite les adieux, je ne sais pas à quoi va ressembler le documentaire. Je ne savoure pas vraiment avant le dernier tour de manivelle.

Vous la regardez, l’équipe, quand ça tourne, sur place ? Parce que si l’invité est immergé, vous, juste à côté, vous êtes en train de tourner un film…

Par réflexe, oui. Quand il se passe un truc fort je jette simplement un coup d’oeil pour vérifier qu’ils ne le ratent pas. Coup d’oeil qu’on enlève au montage, bien sûr. Mais quand l’invité et moi pleurons, ce que vous ne voyez pas c’est que le traducteur pleure aussi, que le cameraman pleure aussi, le preneur de son pleure aussi…Ca me rassure pour le film car je me dis que si je vis un truc fort les gens qui nous regardent vivent aussi un truc fort.

Vous me dites “ne pas savourer avant le dernier tour de manivelle” mais vous ne vivez pas même un petit peu le moment présent, pendant le tournage ?

Si, si, bien sûr. De plus en plus, en tout cas, de plus en plus. J’ai joué ma carrière sur cette émission. Je ne suis pas joueur, pas du tout et au début j’avais la peur au ventre de ne pas y arriver, de retourner au chômage, à nouveau. Je me suis détaché de cette angoisse, j’arrive à “prendre mon pied” sur les tournages.

Ceci dit, même au tout début de l’émission, dans la période d’anxiété, je me revois, je n’étais pas filmé, nous étions au delà du cercle polaire, sur un traîneau de rennes, entouré de lumière incroyable qui n’existe que là-bas…C’est indicible, il n’y a pas de mots pour raconter le bruit des sabots dans la neige, le soleil qui se couche pendant de longues, longues minutes comme une étrange éclipse dans un film de science-fiction. L’émotion nait alors que je ne l’attendais pas et me submerge : “Waouh, j’aurai vécu ça, moi aussi, dans mon existence, une fois, avant de mourir.” Ca m’est arrivé plusieurs fois pendant les tournages, de décrocher du mode “je suis en train de travailler” pour passer en mode “je suis en train de vivre”.

Ou de mourir ? Quelle angoisse quand Charlotte de Turckheim vous presse de rentrer alors que la nuit tombe…Moins quarante degré…Vous n’avez pas peur ?

Non, notre guide avait l’air tellement cool….

J’ai lu je ne sais plus où que vous vouliez demander à Madonna de participer à “Rendez-vous en Terre Inconnue”. C’est votre copine, Madonna, depuis que vous lui avez posé une question pour Florence Foresti…Quelle séquence incroyable !
– J’ai manqué me faire lyncher par cent cinquante journalistes en sortant, oui, mais quel moment incroyable, vous avez raison (rires) !



Vous saviez que Florence Foresti était fan de Madonna ?
– Oui. Florence Foresti, si elle serre la main du cousin de la voisine du beau-frère qui habite à côté de l’ingénieur du son qui a travaillé sur le dernier album de Madonna, elle tombe dans les pommes. On a donc monté le coup, je vous passe les détails de l’organisation, c’est un vrai cauchemar, il faut remercier dix personnes. Je revois encore Catherine Barma, la même que dans les sketchs de Florence qui me balançait “mais Frédéric, ARRÊTE de rêver ! Tu l’auras jamais ta question ! ”.

Grosse pression donc mais je savais que même si Madonna ne répondait pas, simplement en posant ma question, simplement en citant les deux noms dans la même phrase (“Madonna, do you forgive Florence Foresti ?”)…Je savais que rien que cette phrase suffirait au bonheur de Florence Foresti et j’ai donc foncé. On m’avait bien briefé avant : Madonna envoie balader quand elle n’aime pas une question, Madonna ne répond jamais à plus d’une question, Madonna ne répond pas quand elle ne comprend pas la langue et j’ai l’accent d’Arafat en anglais, etc.

Surtout que vous n’étiez pas le seul journaliste présent…
Nous sommes cent cinquante pour 26 minutes d’interview et l’attachée de presse qui donne la parole, celle qui vous accorde le micro nous reçoit juste avant pour entendre les questions. Je lui parle de la mienne, elle secoue la tête “Not a good question, next !” Raté. Soudain, pendant la conférence, un journaliste pas loin prend la parole. A la fin de la question, il laisse traîner son micro sur ses genoux et Thierry Colby, un ami, qui est assis juste à côté du gars le saisit et me le tend. C’est maintenant ou jamais. Je me lève, je regarde Madonna droit dans les yeux pour capter son attention pendant que l’attachée de presse, sur le côté, agite les deux bras, furieuse, comme un moulin à vents. Madonna ne la voit pas, elle me fixe et je sais que si jamais elle tourne la tête à droite, elle va voir l’attachée de presse et comprendre que je ne suis pas habilité à parler…

Alors je débite mon laïus mille fois répété les deux jours avant, je parle, je parle, sans vraiment poser de question. Je reviens sur l’adoption de son enfant au Malawi et sur le déluge de critiques qui lui est tombé dessus, dans le monde entier. Journalistes, humoristes, tout le monde s’en est donné à coeur joie. J’affirme que ça ne doit pas être une période facile pour elle face à cette avalanche de mauvaises ondes, émanant parfois de ses fans, dont Florence…et…à la fin, enfin, je pose LA question: ”Alors, Madonna, pardonnerez-vous un jour à Florence Foresti ?” Ce qui est drôle c’est que Florence fait partie du petit nombre d’artistes qui fait une parodie tout en se sentant coupable de blesser un autre artiste : elle ne dort pas avant de tourner le sketch, elle ne dort pas après sa diffusion, elle aime vraiment Madonna…qui me répond en souriant. Et la séquence est dans la boîte.

Bon, alors, c’est quoi cette histoire de Madonna dans “Rendez-vous en Terre Inconnue” ? C’est du sérieux ? C’est un appel du pied ? C’est juste pour dire que vous voulez une star et si c’est pas Madonna, ce sera Céline Dion ?
– Excellente question. Il faut que vous sachiez que j’ai refusé énormément d’argent de sociétés de production étrangères pour adapter le format chez eux : j’ai refusé, point. C’est une petite fierté parce que “Rendez-vous en Terre Inconnue” ne gagne pas d’argent, c’est une superbe carte de visite mais elle ne fait pas de moi un milliardaire, loin de là…

Pourquoi avoir refusé ?
Parce que je veux pas que le monde entier aille emmerder les Korowaï ! Moi je sais comment on fait l’émission, dans quel contexte, avec quelle éthique, comment on brûle nos déchets ou notre pq sur place. Je maîtrise globalement notre “empreinte bio-documentaliste”. En vendant le concept, je perds la gestion du projet : je ne sais pas dans quelles conditions ils vont se rendre sur place, ces gens-là. Donc mon seul moyen de faire passer ce message humaniste dans le monde entier, ce serait d’inviter une star américaine et de me rendre avec elle, sur place. Une vedette d’Hollywood, c’est quelqu’un de connu dans le monde entier et nous pourrions toucher plus de téléspectateurs, sur toute la planète. J’ai donc émis l’idée d’inviter une star…

– Une qui ne serait pas dans l’ego, aussi, alors.
– Oui. Et l’histoire de Madonna est simple : j’étais à un dîner, je posais la question “Quelle est la star mondialement connue qu’il faudrait inviter pour donner au programme un retentissement mondial ?” Madonna, bien sûr. Je pense que c’est possible parce que cette femme n’a qu’un seul mot à la bouche…

– “Fuck” ?
– (rires) Nooooon. “Compassion”. Elle est obsédée par ça. La compassion. Après, bon, Mirwaïs m’a expliqué que même si elle adorait l’idée, il y a une telle pression dans son entourage…Madonna est la poule aux oeufs d’or…Donc…Sinon j’ai pensé à Leonardo Di Caprio…

Rien que ça…Bonjour l’Himalaya à grimper !
– Mais vous n’avez pas encore compris que je suis un fou ? Moi, plus il y a d’obstacles à franchir, plus je suis excité. J’adore entendre les ricanements des gens qui pensent que je vais me planter. Sept ans de galère avant “Panique dans l’oreillette”, un découvert dont je ne vous parle même pas à la banque et, en 2009, une émission vendue à dix pays dans le monde ! Je sais au fond de moi que la star américaine dans “Rendez-vous en Terre Inconnue”, elle viendra. Ce n’est qu’une question de temps.

Rendez-vous en Terre Inconnue, d’après vous c’est une émission qui perturbe un écosystème fragile ou qui contribue à le sauver ?
– Je me suis souvent posé la question comme tous les gens qui font du documentaire. D’abord j’ai le sentiment qu’en mettant ces peuples rares dans la lumière, en leur donnant une existence, nous dissuadons quelque part un gouvernement lambda de leur faire du mal. Certes nous ne sommes diffusés qu’en France mais néanmoins personne ne pourra dire « on en savait rien ». Ensuite, est-ce que je leur fais du mal ? Indirectement je ne le sais pas mais concrètement non, je le vois, ils sont heureux de nous rencontrer pendant le séjour.

Ça rigole, d’ailleurs, pendant le tournage ?
– Enormément. Imaginez aussi quelque chose de très fort : ils croiseront dans leur existence moins de gens que la plupart d’entre nous en une seule journée. Imaginez la portée de cette rencontre avec nous…Ils pourraient être tout aussi naïfs avec des gens pas cool du tout. Au bout du compte, est-ce que c’est bien ou pas bien, au final, quand on comptabilise les millions de gens qui ont vu l’émission, il en reste un message humaniste très fort que j’adore. Il en reste ce message positif au-delà du racisme, de la bêtise, de tout.

Vous avez établi quelques règles ?
– Oui, bien sûr. Par exemple, nous ne rencontrerons jamais de « gens non contactés », c’est à dire qui n’ont jamais vu de blancs. Il reste encore des tribus, sur la planète, qui n’ont jamais croisé la route d’un homme occidental.
Nicolas Hulot l’a fait…
– (silence)…Les conséquences d’une telle rencontre sont encore inconnues, les maladies par exemple. Imaginez Hibernatus qui découvre un nouveau monde, d’un seul coup : quel choc ! Je ne veux pas être à l’origine de ça. Mon rédacteur en chef m’appelait régulièrement parce que les Korowaï voulaient des images de notre monde, avant le tournage, pour savoir comment c’est chez nous. Nous avions de longues réunions au bureau, à nous prendre la tête : qu’est-ce qu’on leur montre de notre monde ? Le Mont Saint-Michel, le 11 septembre ? Qu’est-ce que je choisis de montrer de mon univers ?

J’ai donc fait exprès d’oublier les photos : ils m’en ont voulu, sur place. Pour me faire pardonner je leur montre une terre inconnue…dans un autre pays ! On leur fait passer des images de la Sibérie ou du désert et c’est là que ça devient magique…Il n’y a AUCUNE probabilité que les papous croisent un jour les Imbas du cercle polaire, on est d’accord. Et bien quand les mecs de Namibie découvrent le film ils se rendent compte qu’ils ont les mêmes rituels, les mêmes croyances que les mecs du cercle polaire ! C’est fou, non ?

J’éprouve une vraie tristesse en découvrant vos documentaires : vous rendez-vous compte que vous filmez la dernière génération d’hommes « sauvages », d’hommes libres ? Les enfants que nous croisons dans chaque peuplade, poussés ou pas par leurs parents ne pensent qu’à grandir en ville, dans des maisons !
– Je ne suis pas expert mais je me rends compte du phénomène. Nous leur posons une question à chaque fois : quel est votre avenir, est-il entre vos mains ? On leur promet à douze ans une vie plus confortable mais les enfants n’ont pas de distance, de recul sur cette affirmation.

Je me suis souvent demandé si l’invité pouvait infléchir une journée ? Genre « ah non, moi vous me dites d’aller aux champs mais j’aimerais plutôt faire du torchis… »
– (il sourit) A un moment donné, Edouard Baer était très choqué parce que nous avions prévu un programme. Il me dit « Ah mais non, je pensais pas qu’on prévoyait, non non non, c’est de la mise en scène, hors de question ». Bon. On devait aller ramasser des oignons et je lui rétorque « Parfait, très bien, j’adore le débat, on annule ce qui était prévu. Fais ce que tu veux, on te filme. ». On passe la matinée à le filmer : c’est à pleurer de rire tellement c’est mauvais, tellement il n’y aucune image à sauver. Pourquoi ? Parce qu’en fait il va voir les gens, il a un mot drôle pour tout le monde et ça rigole, ça rigole. Je ne dis rien pendant des heures et à la fin, je me tourne vers lui : « Donc, alors, si j’ai bien compris, le film c’est ta campagne électorale ? Non parce qu’on te voit passer trois heures devant une caméra à dire bonjour à des gens, point. » Il a compris que le message sur la dépendance du peuple Dogon à l’eau, aux oignons était plus important que sa campagne électorale et il a ensuite accepté le planning !

Ce qui est fascinant, avec Edouard Baer, c’est qu’il n’y a pas besoin de traduction : les mecs sont tous morts de rire, non ?
– Tous ! Là on sort un livre à la fin de l’année (Editions la Martinière) et j’ai trouvé plein de belles photos de peuples hilares, devant Patrick Timsit ou Edouard Baer, mais vraiment hilares, sans traduction. L’humour sincère n’a pas besoin de mots : c’est un langage universel. Mais je considère l’humour comme une forme d’intelligence supérieure et puis surtout les humoristes ont la phobie de l’ennui. Je me souviens d’une séquence avec Edouard, on ramasse des oignons et ça doit durer trois minutes à l’image alors qu’en vrai ça dure six heures et…
C’est la question que je me posais ! Vous ramassez des p.tains d’oignons pendant six heures ?
– Bien sûr ! Nous ne le faisons pas juste pour la séquence, ce serait du grand n’importe quoi. Et donc nous voilà à ramasser pendant six heures des oignons, le dos cassé, en pleine Afrique, en plein cagnard. A un moment donné, Edouard lève la tête et me regarde, effaré : « MAIS IL Y A DES GENS QUI REGARDENT CA ? »…Fou rire…

Vous n’avez jamais eu envie de passer de l’humanisme à l’humanitaire ?
– J’éprouve un réel blocage avec l’appel au don mais à moins d’être milliardaire on a forcément besoin d’argent dans l’humanitaire. Pour avoir de l’argent, on joue habituellement sur deux sentiments humains, la pitié et la sensibilité mais ça, moi, je ne peux pas. Or il y a un mois j’ai rencontré deux personnes incroyables qui se battent pour un projet génial depuis huit ans : ils ont eu l’idée du siècle, ils vont avoir le prix Nobel de la paix, comme le Pr Yun us qui a inventé le microcrédit. Je vais avoir besoin de plein d’institutions en France pour les aider, il va falloir changer des lois et j’ai besoin du gouvernement. Que-je-ne-connais-pas. C’est un appel du pied. Vous avez compris ?
J’ai compris.
J’ai besoin de l’aide du gouvernement. Je n’ai pas peur du ridicule : je sais que cette idée incroyable va changer le monde et que cela va se produire. J’ai besoin d’un décret gouvernemental, par contre.

Vous acceptez l’idée que certaines émissions sont ou seront moins fortes que d’autres ?
– Maintenant oui. Mais je n’ai pas supporté l’idée pendant longtemps. Je deviens philosophe avec le temps : « légèreté » et « profondeur » sont devenus mes deux mots clefs. Rien n’est grave, tout est important.

Frédéric, ce sont les souvenirs dans la tête qui sont meilleurs que l’émission ou l’émission qui est plus forte que les souvenirs ?
– Mhuuuuum (il réfléchit)…Quand j’ai vu le film des Korowaï à la conférence de presse, j’ai pleuré tout le long. Je réalisais enfin, en le regardant, l’intensité de ce que j’avais vécu sur le tournage. Jusqu’à la diffusion, je ne pense qu’au film. C’est un travail de titan : on compresse 140 heures de rushes en 1h40, pendant quatre mois de travail : imaginez que nous ne devons rien oublier d’important, ajouter les voix off (un travail de chirurgien car la voix off doit s’effacer derrière le personnage, comme si le personnage parlait directement sans être doublé), ajouter la musique, décider via l’étalonnage de quelle couleur sera la forêt, etc. Du coup, j’ai découvert pour la première fois le film monté et j’ai réalisé ce que j’avais vécu, enfin…et je sais, pour Zazie comme pour moi, que c’est en train d’effacer ce que nous avons vécu. Le film remplace les souvenirs, au fur et à mesure.

Ca se bouscule au portillon, pour venir, je présume, non ?
– Mais ça se bousculait déjà avant que l’émission n’existe ! J’en ai parlé longuement pendant ma période de chômage à des artistes que j’aime (Muriel Robin, Adriana Karembeu, Djamel) et ils avaient dit oui. Ils m’avaient fait confiance avant que l’émission ne marche…Evidemment le succès du programme réveille toute une flopée de candidatures. Ce n’est pas forcément lié aux audiences mais plus à la richesse, la portée du programme. Je suis touché par les marques de confiances de ces gens qui viennent bénévolement nous confier leur vie, oui, leur vie, et leur image pendant trois semaines.

Qu’est-ce qui fait un bon candidat au départ ?
– Ah, c’est bien simple, il me faut un type spontané et qui formule. Il faut que ça verbalise ! Quand Zazie voit la maison, elle pourrait s’exclamer à l’intérieur alors que là, elle me prend par le bras : « Non mais regarde, regarde, t’as vu ? T’as vu les arbres ? ». L’invité me sert d’étalon, ce n’est pas le papou qui va dire « oh il fait chaud et humide aujourd’hui » vu que c’est son milieu naturel. C’est le rôle de l’invité.

Quel est l’invité que vous n’aurez jamais ?
– Benoit Poelvoorde, à mon grand regret. Il déteste voyager. Sa femme en rigole encore : « Vous savez, dès qu’il sort de Namur, il est malheureux, même dans un Relais Château, au bout de trois jours, il faut qu’il rentre… ». Vanessa Paradis, aussi, mais elle ne fait rien sans ses enfants…

Le service après-vente…Parlez-moi du service après-vente…Les contacts sont gardés, on se reparle après l’émission ?
– Les gens me demandent souvent pourquoi nous pleurons autant, si vraiment nous pleurons autant et je leur réponds toujours qu’en Mongolie on nous voit pleurer quatorze secondes à l’image alors que nous avons pleuré deux fois quatre vingt dix minutes. Pourquoi ? Songez aux nombre de fois dans une existence où on dit adieu à quelqu’un…Mais vraiment « adieu »…Adieu pour de bon…C’est impossible de se revoir, même en le voulant, cela prend sept journées de voyage aller, dans des conditions effroyables pour revenir chez les Korowaï…Tout ça pour dire qu’il n’est pas aisé de garder un contact.

Cependant sur chaque tournage nous avons deux traducteurs, la plupart du temps, et ils vivent dans des villages non loin des lieux de tournage. On a donc des nouvelles de temps en temps, via un missionnaire, sur une petite piste d’aéroport, au fond du monde. C’est ultra compliqué budgétairement mais j’aimerai donner, à la fin de l’année, des nouvelles aux téléspectateurs de tous ces gens, tout au long d’une émission en direct durant laquelle les téléspectateurs pourraient nous poser des questions, aux invités, à moi. On reverrait des scènes inédites, mais aussi des scènes que tout le monde a aimé, on prendrait des nouvelles des anciens.



Vous éprouvez parfois la « tentation de l’humanitaire », le besoin pressant et déculpabilisant de filer cinquante euros le jour du départ sans réfléchir ?
– Beaucoup d’anglo-saxons qui font du documentaire font une énorme connerie : ils donnent une liasse de dollars avant de partir, ce qui cause un chaos monstre. Franck Desplanque (qui passe deux mois sur place avant notre arrivée) demande à la communauté de quoi elle a besoin : un puits, un moteur de pirogue…Un besoin non satisfait que nous couvrons, donc, mais toujours pour la communauté. Ensuite, les gens qui sont avec nous pendant le tournage du film ne travaillent pas : nous indemnisons logiquement le travail non effectué. Au maximum, à titre d’indemnité, nous donnons trois fois ce qu’ils auraient gagné si nous n’étions pas venus interrompre l’activité économique : pas dix fois, trois fois.

Ils vous demandent des souvenirs ?
– Oui, nous leur offrons un Polaroid.

Et vous, vous avez besoin de souvenirs ? Je présume que les Korowaï ne vendent pas de magnets pour le frigo ? (rires)
– Dans le film ils nous ont offert un bouclier, je le vois tous les matins quand je me lève, c’est très émouvant. Zazie leur a offert deux chansons et sa guitare, sinon…Tout le monde pleurait…C’est une très belle séquence.

Quel est le plus grand à-priori personnel levé par l’émission ?
– J’ai plein de défauts, plein, mais par contre je n’ai pas d’à-priori : j’ai une vision très existencielle du voyage et je m’adresse aux gens de la même façon, quelque soit leur rang ou leur éducation ou leur origine. Du coup je ne pense rien de spécial sur les gens avant de leur parler. En revanche, pour le public, ce qui me plait, c’est de leur montrer que nous sommes identiques, sur la planète, comme Oleg chez les NENETSES qui nous dit (sans une once de naiveté) : « On est tous pareils »…Cela me renvoie régulièrement à cette chanson de Maxime le Forestier : « Né quelque part ».

L’émission est quand même très orientée “politiquement”…

(Il hausse les sourcils)…

– Oui, sur la condition féminine, je trouve que c’est le seul vrai message caché (ou pas) que vous délivrez dans chaque programme : la place de la femme, la condition de la femme.
– C’est vrai, c’est totalement vrai. C’est mon constat : il ne fait pas bon être une femme dans le monde aujourd’hui. Je le sous-entends à chaque fois, dans chaque film : après les gens le comprennent…ou pas.

Quelle leçon de vie retiendrez-vous de toute cette expérience ?
– Je vois des individus qui résistent, qui sont adaptés à leur environnement et qui ne le subisse pas. J’ai fait des années de psychanalyse parce que j’étais obsédé par l’idée de subir mon environnement, d’être une victime de mon époque. La leçon de vie que je retiens de « Rendez-vous en Terre Inconnue » ? Un être humain a le pouvoir de choisir sa vie, quelque soit l’environnement.

Et plus prosaïquement ? Que retenez-vous de ces immersions totales sur le terrain ?
– Le lâcher prise. Avant de partir à Madagascar, j’avais soigneusement protégé dans deux emballages plastifiés mes clefs, ma carte bleue et mon passeport, je n’avais qu’une trouille, les perdre, comme si je risquais de ne plus exister si je les égarais en cours de route.

Je pensais perdre mon identité à mon retour comme si ma place dans la société était uniquement liée à mes papiers de sécu…Il y a un tel lâcher prise dans ces immersions que j’en suis réduit au strict minimum : ma condition d’être humain. J’adore ça. Être réduit à sa condition d’être humain vous procure un sentiment de vie indécible : ce n’est pas grave d’avoir les pieds mouillés, ce n’est pas grave de ne pas se laver les dents avant le dodo. Je redeviens un être humain qui vit dans l’instant, comme eux, eux qui ne stockent pas leur nourriture : je ne suis plus dans le prochain rendez-vous, dans l’anxiété, je suis là, maintenant ici et tout de suite.

2465 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 17 comments

  • bv dit :

    merci pour cet interview, me suis tjrs demandé si Frédéric Lopez était effectivement un ovni dans le monde des médias càd, qq’un d’honnête avec des valeurs et une vraie profondeur. ça semble le cas…

  • Mike dit :

    Super interview.

  • SevG dit :

    Merci pour cette très belle interview. RDV en Terre Inconnue fait partie de ces quelques programmes exceptionnels de la télévision moderne. Le premier facteur de succès, c’est l’honnêteté intellectuelle de Frédéric Lopez et de son invité. Et cette interview en est la parfaite illustration.

  • Florence dit :

    Magnifique interview, vous êtes vraiment en phase tous les deux.
    Merci, je me suis régalée.
    (et je suis toujours aussi fan de Frédéric Lopez ^ ^)

  • Valérie de haute Savoie dit :

    Ahhhh une vraie interview, avec de belles questions intelligentes. Merci William.

  • CarnetsdeSeattle dit :

    Hello William,

    Super interview, très intéressant. J’adore vraiment cette émission et je me demandais vraiment si ce n’était pas “hypocrite”, du genre on débarque on fout notre bordel, on fait comme si on était humains et on part en laissant notre bordel derriere nous. Du coup, j’étais très heureux de voir qu’il y a encore des gens pour lesquels le fric n’est pas tout.

  • Banane dit :

    J’avais déjà lu, mais impossible de ne pas relire (avec plaisir) cet entretien. Il y a quelques belles âmes encore…

  • Jessica dit :

    Quelle belle interview et quelle belle personne ! Merci William 🙂

  • JacquieB dit :

    Merci William, j’adore F.Lopez.

  • Sylvie B dit :

    super interview !! et il est comme ça Frédéric, vrai de vrai; j’ai assisté à plusieurs émissions de “panique dans l’oreillette” , à 3 émission de “RDV en terre inconnue” dont la dernière hier, avec Zazie, Gilbert Montagné, Gérard Jugnot et Adriana Carembeu qui sera diffusée le 18 décembre ! ne la loupée pas !
    sur 5 h d’enregistrement, je pense qu’il en sera diffusé la moitié mais ça vaut vraiment le coup et soyez attentif aux propos du sociologue …
    on ne sait plus ce que sont nos besoins primaires…mais je vais encore dans le village natal de mon père dans le Jura où il existe encore un vrai partage, une vraie solidarité, où les jeunes (de 15 à 25 ans) s’amusent beaucoup aux concours de quilles…pas besoin de PSP… et je n’ai que 45 ans, l’âge de Fred !!

  • Sylvain dit :

    Merci pour cette belle interview 🙂
    C’est justement mardi prochain que France 2 diffuse une nouvelle émission où Frédéric retourne voir ceux qu’il a rencontré :

    http://tele.premiere.fr/News-Tele/Frederic-Lopez-J-ai-l-optimisme-cheville-au-corps-3599380

  • ClaireG dit :

    Super génial ….. Que du bonheur, Merci William, j’adore F. Lopez.

  • Julia marques dit :

    J’admire Frederic Lopez.Il est ce qu’on appelle une belle personne dans tous les sens du terme.
    Bravo pour tes emissions.

  • Jeannie dit :

    Merci pour cette belle entrevue. Un vrai moment d’échange qui fait rêver !

  • Marine Gonzalez dit :

    Bonjour,
    Fan de voyage j ai découvert l émission un peu par hasard et depuis je suis une mordu de cette emission.
    Si je retournerait en enfance et qu a l école on me demandait ce que je voudrait faire comme metier plus tard, je repondrait que mon reve serait de devenir une personnalite tres connue. Et quand on me demandrait pourquoi ? Je repondrait que si je devenait celebre, je pourrait vivre ces moments uniques dans des lieux epoustouflants avec des populations extraordinaires.
    Le paradis sur terre

  • DROGREY dit :

    Quelle belle leçon d’humilité et de sincérité pour nous tous, mais surtout pour tout ces journalistes qui n’existent que pour révéler des scandales ou soulever des polémiques inutiles, et pour les réalisateurs de télé-réalité, toutes plus débiles l’une que l’autre.

    Frédéric Lopez est décidément une belle personne. Merci pour ce bel interview, et longue vie à cette superbe émission.

  • Qodesh Abaq dit :

    William Dieu t’aime profondément, passionnément, véritablement. Qui que tu sois, quoi que tu aies fait, tel(le) que tu es, Dieu fait “de toi sa plus grande joie” et il a “pour toi des transports d’allégresse” (livre du prophète Sophonie ch. 3 v. 17). Tu es une créature merveilleuse qu’il a voulue, désirée (Psaume 139), pour que tu puisses le connaître, parler avec lui, l’entendre en retour : “or la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ” (Evangile selon Jean ch. 17 v. 3). Par son Esprit, il veut t’aider dans ta vie, te conseiller, te protéger, te consoler, jesus
    partager tes joies et tes peines. En Jésus, il est venu pour nous : son amour n’est pas théorique. Il veut nous le manifester, pour chacun(e) d’entre nous. L’apôtre Paul dit bien ce que vivent ceux qui expérimentent cette intimité avec Dieu : “Or l’espérance (en la vie éternelle) ne trompe pas car l’amour de Dieu est répandu dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné” (Epître aux Romains ch. 5 v. 5)

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