Vie quotidienne
Ma vie sans internet
19 avril 2014
7

Je réfléchissais tout à l’heure dans mon lit à tout ce que je faisais avant internet et que je ne fais plus, désormais, et j’essayais (péniblement) de me souvenir. Je le vois arriver pour la première fois dans ma vie à la fin 96, via un modem, dans une boutique du centre-ville de Pau, qui ne s’appelait pas encore “cyber café” car on y venait pour photocopier, faxer et faire relier ses mémoires en fin d’année étudiante.
J’avais surfé sur des sites Geocities consacrés aux Beatles.
Imprimé toutes les paroles de chansons d’Oasis que j’avais pu trouver, avec les accords pour les jouer à la guitare.
J’avais ouvert ma première boite mail, qui ne servait pas à grand chose.

Début 99, dans mon appartement, je me sers encore du minitel. Je n’ai toujours pas internet de manière continue mais je n’en ai pas vraiment encore l’utilité.
Avril 99, je déménage à Toulouse et je me connecte plusieurs fois par jour, via le modem, sur des sites. Cela prend une éternité pour allumer le vieux Mac, les pages s’affichent lentement mais ça m’amuse énormément (même si personne ne peut appeler sur le fixe pendant ce temps).
Pendant l’année 2000, je sais que nous n’avons toujours pas d’internet de manière régulière : juste un petit abonnement qui me sert à surfer une à deux fois par jour, pendant quelques minutes.

Mes souvenirs de ce matin me portent à ces journées sur Toulouse.
J’habite rue du Dix Avril.
Je suis infirmier intérimaire : je ne travaille pas tout le temps, loin de là.
Sans internet à la maison (sans “écran”, sans smartphone aussi, mon mobile ne me sert qu’à téléphoner), je passe mes journées entre le canapé du salon à regarder de vieux films de Guitry et le lit de ma chambre à lire des romans ou à écouter de la musique. Je vais à la bibliothèque de Toulouse en journée emprunter des cd’s que je duplique sur un double graveur de cd’s Philips, acheté à bas prix, l’an passé, à un ami. Quand je suis à la Bibliothèque, je m’installe sur une table et je dévore la presse.

Deux à trois fois par semaine, je pars au cinéma Gaumont et je peste car la carte illimitée n’est réservée qu’aux Parisiens. Le responsable du cinéma me dit que jamais cela n’arrivera sur Toulouse car ce n’est pas rentable, c’est “juste un test à perte”. Je vais voir tous les films. Comme j’ai du mal à trouver certaines VHS à la FNAC et que les imports coûtent un rein, je vais souvent revoir deux fois un film étranger qui m’a plu, voire trois fois, voire plus : j’ai dû retourner voir Magnolia plus d’une dizaine de fois.

Je m’ennuie pas mal. Je me souviens des mots de la voyante, à Bayonne : something big is coming.
Yes. But when ?

Le 11 septembre 2001 est un marqueur dans ma vie : je sais où j’habite à ce moment-là, en Alsace, à Saint-Louis, à la frontière entre la France, l’Allemagne et la Suisse.
Je suis arrivé seul au courant de l’été, tu m’as rejoint aux premiers jours de l’automne.
Je travaille dans une usine d’automobiles.
J’ai encore un gros budget presse : j’achète tous les jours deux quotidiens, je lis énormément de romans, de bandes dessinées.
Je regarde la télé, aussi, beaucoup et ce soir-là, les images des deux tours qui chutent me dévastent.
Je pars sur internet trouver non pas de l’info mais, pour la première fois, des gens pour en parler. J’ai toujours un modem.
Tu me promets que nous allons passer à l’ADSL à Noël et tu tiens ta parole.
Je suis tout angoissé quand tu l’installes : j’ai peur que ça ne fonctionne pas.
Le débit est magique.
Napster.
Pour la première fois, je découvre le nouveau single de Paul McCartney en ligne et non en boutique. Je l’écoute. Il s’appelle “From a lover to a friend” et je pleure en découvrant les paroles. C’est tellement nous, ça. Je réalise que je dois te quitter. Je n’ose pas te le dire. En cherchant un peu, je trouve le site d’un disquaire sur Bâle qui vend l’album en import, les singles, les goodies. Je traverse la frontière à pieds, je prends le tramway. Je pousse la porte de la boutique, il vient d’ouvrir son site internet, il en est fier, il pense que ça va révolutionner le business, lui apporter plein de nouveaux clients même si c’est très chronophage. On parle de musique pendant deux bonnes heures : il est fan de Paul, il a trouvé dix sites de fans, il me les note sur un papier, on parle de notre passion commune.
Il fermera fin 2008.
Mais je serai parti depuis bien longtemps, déjà.

Je pleure beaucoup, entre 2001 et 2002 car je sais que je dois partir et mettre fin à notre couple.
Je me sens moins seul, en 68, car j’ai trouvé un forum internet où je peux parler avec des inconnus qui deviennent des amis. Je parle pendant des heures. J’ai un avatar, une signature, une messagerie privée. Je deviens un des “gros” posteurs du forum : il y a un classement avec le nombre de messages postés, je suis fier d’être le premier, ne réalisant pas bien ce que cache cette activité, cette fuite dans le virtuel.

Très vite s’installe une habitude : allumer l’ordi au réveil. Lire les nouvelles devant, la télé désormais éteinte. Manger devant. Se lever du canapé trop souvent pour aller voir si de nouveaux messages privés ne sont pas arrivés. Cela t’agace mais tu sais que nous deux, c’est fini, alors tu ronges ton frein.

Je ne lis plus beaucoup. J’écoute énormément de musique, par contre : en voiture quand je pars travailler en Suisse, au lit avec mon casque sur les oreilles, dans le salon. J’ai téléchargé des milliers de morceaux, je fonce sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la Britpop (un peu morte, à l’époque) et je me bâtis une collection impressionnante d’albums. Je range soigneusement mes mp3, je passe des heures devant mon écran à bien tout nettoyer, tout classer, tout ordonner. L’ordinateur est dans le salon, dans un coin.

Something big is coming, yes.

Je te quitte le 1er janvier 2003 et je repars dans le Sud-Ouest où je n’ai plus internet pendant quatre mois. La coupure est pénible. Je me sens pour la première fois comme un poisson hors de l’eau sans mon web. Mon forum me manque. Mes amis virtuels semblent très bien s’accommoder de mon absence, c’est inouï. Je me jure de ne plus jamais vivre sans internet et je reprends une super connexion, dans la collocation que je signe, au printemps 2003.

L’ordinateur n’est qu’à quelques centimètres de l’oreiller et du matelas. Il ne perdra plus jamais sa place dans la chambre.

Et, de fait, au printemps 2004, something big déboule. Via internet, en plus.

Depuis dix ans, chaque matin, la même journée se répète, dès le réveil, invariablement. J’allume l’ordi.

Depuis dix ans, chaque soir, la même journée se conclut, peu avant le coucher, même épuisé, même les yeux lourds, même si l’heure est indue, je vais faire un tour en ligne juste pour voir.

Je ne me couche jamais autrement.

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There are 7 comments

  • estèf dit :

    Et si tu voyais comme Marengo a changé ! Salut.

  • Eric dit :

    Tiens le 11 septembre 2001, on devait être à peine à quelques km l’un de l’autre… Content que something big soit arrivé et que tu te sois si facilement adapté !

  • Matoo dit :

    Magnolia. <3

  • cathy dit :

    Toujours là 😉
    Isa de Staral
    La biz en passant.

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