Vie quotidienne
Mes dimanches secrets à la maison de retraite avec @prland
4 novembre 2012
9

Il me manque peu de choses de mon ancienne vie de soignant. Très, très peu à la vérité.
A part une.

Une fois tous les quinze jours, lorsque j’étais de week-end (je travaillais les vendredi, samedi et dimanche de 7h à 19h), Eric venait déjeuner avec moi le dimanche midi. Il arrivait à pied et m’attendait en face de l’entrée de la maison de retraite, dans la petite rue calme. Il était souvent là avant moi. Je guettais son arrivée par la fenêtre et bientôt c’était les collègues qui le faisait et puis ce furent une ou deux vieilles qui avaient encore leur tête.

Je distribuais les médicaments, le midi, passant de table en table, posant les gros cachets dans la cuillère à soupe pour ceux qui avaient les doigts assez agiles ou les glissant à même le gosier pour les plus maladroits ou les plus absents. Je me faisais parfois gourmander parce qu’ils savaient tous que j’allais sortir déjeuner et ils ne voulaient pas que je me mette en retard : j’étais le seul à “sortir” pendant ma pause.

L’atmosphère du dimanche était un peu particulière : la maison de retraite tournait au ralenti, la direction et l’administration ne venant pas pendant les week-ends. Nous avions tous coutume de penser que l’établissement n’en tournait pas plus mal pour autant. Nous gérions très bien. Lorsque je voyais Eric surgir au coin de la rue, je me ruais au vestiaire pour me changer (odeurs de pieds & d’uniformes propres mélangées) et je posais mon bip à l’accueil, en signalant que j’étais au restaurant du coin, chez la fille d’une résidente que je n’aimais pas particulièrement mais qui cuisinait fort bien (je n’aimais ni la mère, ni la fille car celle-ci donnait à sa mère des médicaments en cachette, allant jusqu’à l’empoisonner involontairement, un jour, ce qui avait causé bien des tracas avant que nous comprenions l’origine du problème).

Eric est la seule personne a m’avoir connu dans mes deux vies professionnelles : avant et après, en blouse et puis en civil, en soignant apaisant puis en storyteller travaillant à son propre apaisement. J’avais ri quand on avait cru sur le net, à l’époque, que j’inventais ma vie professionnelle car il était improbable qu’un infirmier puisse écrire seul. C’était très méprisant, avec le recul.

Je regrette ces moments-là avec Eric, volés à mon week-end de travail.
Une autre vie.

Je ne regrette rien de tout qui entoura cette dernière (?) période professionnelle : la maltraitance, la pression économique de la direction, les malversations financières, les heures passées à jongler entre téléphone, famille et patients. Je me souviens que je tenais le standard tous les matins de mon entrée dans la résidence à 7h jusqu’à l’arrivée de la secrétaire, vers 9h. Un jour qu’elle était malade, j’avais du garder le portable avec moi toute la matinée, répondant aux familles le récepteur coincé contre l’oreille, épaule élevée, pendant que je faisais les pansements. J’étais parti déjeuner en omettant de faire le renvoi sur le central. Le téléphone avait sonné dans mon vestiaire pendant toute la durée de ma pause. Le cuisinier me l’avait fait remarquer, à mon retour. J’avais halluciné :
– Pourquoi ne l’as tu pas signalé aux filles ?
– Parce qu’au moins on a eu la paix pendant deux heures. Personne en est mort, hein.

Et c’était vrai.
Personne n’en était mort.

Eric ne le sait pas mais je lui garde une place particulière dans mon coeur précisément à cause de ces dimanches-là où nous étions seuls ou presque dans une ville endormie. J’aimais l’idée qu’un ami vienne me chercher pendant mes journées marathon, me faisant sortir de mon Hatch avant que je n’y replonge.

2086 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 9 comments

  • dominique dit :

    Il ne le sait pas mais va le savoir maintenant. Une belle amitié quoi! Très beau regard vers le passé, très bel état d’esprit que de penser à parler de ces petits instants a priori sans importance mais qui sont en fait le moteur de nos vies.

  • kangourourou dit :

    C’est une très belle déclaration d’amitié.

  • Leto dit :

    Instant Marion Cotillard “T’es vraiment une très belle personne, et merci, merci du fond du coeur pour ce cadeau”. Non je déconne 😀

    +1 avec ce qui est dit sur la joliesse de la déclaration. C’est important de dire merci dans la vie. De dire, tout court. Le mail, mais aussi le bien (surtout le bien !)

  • Leto dit :

    le MAL pas le mail. (Zut, sur l’ancien beulogue, j’aurais pu éditer mon commentaire (et devenir une aubergine, un épi de maïs… C’était plus bio avant ton beulogue ! :D)

  • Guillaume Natas dit :

    Joli.

    • Morenever dit :

      27-10-11alain b dit: salut thibault ,elle me gene et m’empeche d’acceder a mes vttneitges,la solution c’est d’eteindre le phone complet et de la realumer c’est long ,donc chiant,si tu as une solution ,merci d’avance . +4Re9ponse utile?

  • Gonzague Dambricourt dit :

    Maintenant il sait ^^

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