Vie quotidienne
Mon accident, la guérison magique
4 février 2017
6


(Photo de l’époque)

L’accident de voiture avait été cataclysmique : je me souviens surtout du bruit et de mon mouvement réflexe. Quand le toit avait été enfoncé d’un coup, le rétroviseur plongeant vers mon visage, d’instinct j’avais incliné la tête à gauche – plutôt jeté la tête à gauche – me cognant contre la vitre, tout en gardant mes mains sur le volant et ne freinant pas trop brutalement : le camion sur la voie en face était presque au milieu de la route, évitant à son tour un animal du troupeau et, derrière moi, un conducteur pilait si brusquement que je me raidissais, pensant être percuté à l’arrière, après avoir été écrasé sur le capot et le toit.

La vache, une patte arrachée, meuglait derrière nous : l’avant de ma voiture l’avait expulsée sur le pare-brise, donc, puis le toit et elle avait rebondi dans l’herbe avant de tomber sur la cloture. Le type derrière avait réussi à s’arrêter à quelques centimètres de mon coffre. Le camion en face était à l’arrêt, de 3/4 sur la route, bloquant presque toute la petite nationale béarnaise. Les autres vaches couraient sur la route, échappant au propriétaire qui était je ne sais où, présent partout sauf à l’endroit où il aurait dû être, à surveiller son troupeau soudain pris d’un accès de folie quelques minutes plus tôt. J’avais pu éviter la première mais pas la seconde. Les autres, par miracle, nous avaient évités.

Mon épaule droite était pesante. Le bruit qui me gênait le plus, ininterrompu, était celui du klaxon, suivi de près par un râle : ma meilleure amie était incarcérée sur le fauteuil passager. Le plafond de l’habitacle était venu me caresser l’arcade sourcilière droite avant de se poser sur mon épaule (droite), se poser, oui, comme une veste. Il me fallait me tasser d’un demi-centimètre pour pouvoir sortir. Mais, avant, je devais me débarrasser de cette douleur dans les mains que je ne comprenais pas. Ayant entendu un homme crier derrière moi, je m’aperçus que mes jointures étaient violettes tant elles se crispaient autour du volant pour ne pas le lâcher. Le moteur tournait encore, nous étions à l’arrêt mais mon réflexe de survie avait primé : ne pas dévier de l’axe, garder le contrôle du véhicule, rouler calmement jusqu’à l’immobilisation complète de l’engin et attendre les secours.

L’homme criait désormais sur le côté, devant ma portière, il me parlait, je n’entendais rien. Je ne pensais qu’à trois choses :
– Enlever seul ma ceinture de sécurité
– Prendre le portefeuille contenant 400 francs près de l’allume-cigare
– Récupérer mon appareil photo jetable qui se trouvait à côté (nous avions immortalisé plus tôt, à 5h du matin, dans une station service, notre départ matinal) pour sortir sur la route et prendre en photo les traces de pneu, de freinage, pour prouver à mon employeur que je n’étais pas en tort. Je le jure, c’était ma seule obsession : c’était un accident de trajet, la voiture du boulot, nous étions en mission d’intérim, tout cela sentait mal l’arrêt maladie et elle était incarcérée, râlant, peut-être mourante, mais moi, je ne pensais qu’à une seule chose, prendre des photos et prouver que je n’étais pas responsable et que si j’avais pu éviter le troupeau qui courait à travers champs et la route, je n’avais pu faire autrement que de renverser la bête.

Alors, après que l’homme eut tiré sur la portière pour me faire sortir, je pris des photos. Consciencieusement. Calmement. C’était le chaos tout autour de moi, les automobilistes (rares, à cette heure) nous dépassaient en nous regardant, en détaillant le carnage, le sang, les hurlements de l’animal, la voiture clignotant sur le bas côté, l’agriculteur qui hurlait contre la perte sèche d’un animal et le routier qui voulait le frapper et les gendarmes qui aidaient les pompiers à se garer pour commencer à désincarcérer, enfin, mon amie.

J’avais une simple égratignure, en apparence, une abrasion de la peau sur le front. Un centimètre de plus et j’aurais été mort, traumatisme crânien, adieu.

Je n’eus (vraiment) mal au cou que quelques jours plus tard. Cervicalgie bien tassée, bien complexe. La douleur ne me quitta plus pendant des mois. On me parlait d’indemniser ça par l’assurance, que je toucherais du fric, un bon paquet même, mais à la vérité, je m’en moquais pas mal, je ne voulais qu’une seule chose : ne plus souffrir. Le fric était secondaire. Les insomnies liées à ma douleur me bouffaient la vie.

15 mois plus tard.

Nous sommes dans une clinique de Toulouse, nous refaisons un lit avec une fille, j’ai évité les soins, il manquait quelqu’un chez les aides-soignantes pour les petites tâches (déjeuner, lits, etc.) et j’ai accepté. J’ai mal au cou. Je grimace en me penchant.
– Tu as mal quelque part ?
– Oui. Mon cou.
– Tu t’es blessé ?
– Oui. Un accident de voiture, l’année dernière.
– Tu t’es soigné ?
– Oui. Mais ça ne part pas. Pas grave. Je vivrai avec. Je vais toucher des sous. J’aurais préféré ne pas avoir mal.
– Tu l’as demandé, au moins ?
– Quoi ?
– “Je ne veux pas toucher d’argent, je veux juste ne pas avoir mal
– Demandé à qui ?
– A ton ange gardien.

J’éclate de rire.
– Je ne crois pas en ces conneries… (Je réfléchis un instant) et puis en fait, quitte à demander, je préfère avoir le fric ET ne plus avoir mal.
– Approche.

Sans un mot, sans m’expliquer, sans même me dire ce qu’elle allait faire, elle avait posé sa main sur mon cou et m’avait dit :
– Là. Tu vois, ta douleur est là. Il y a une petite boule.
Elle avait (peut-être) appuyé dessus, elle avait (peut-être) effleuré ma peau. Je ne sais plus. Elle avait juste dit :
– Voilà, il n’y a plus rien.

Et il n’y avait réellement plus rien. Ma douleur avait disparu.

Quelques mois après, j’avais été indemnisé assez lourdement et j’avais pu finir de payer ma voiture, je m’étais acheté plein de trucs inutiles, aussi.

Je ne connais plus le prénom de cette femme.

Je crois même que je l’avais oublié le soir-même, son prénom. J’avais dû bosser deux jours dans la clinique, pas plus. En intérim. Dans mon souvenir (mais tout cela remonte à l’hiver 2000), j’ai acheté des fleurs pour la remercier et je les avais laissées à l’office, un jour de repos, une semaine plus tard mais peut-être que j’ai rêvé la scène, je ne sais plus trop bien.

Je n’avais même pas pensé à demander le beurre et l’argent du beurre. Je l’avais finalement fait. Et je les avais obtenu tous deux.

Demandez, vous obtiendrez. Mais osez-vous, au moins ?

322 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 6 comments

  • Corinne dit :

    oui ça paraît tellement simple… demander. C’est tellement con que personne n’y croit ou plutôt si, pour demander les trucs méchants, pas justes et surtout pas pour soir, plutôt pour les autres ! ( du genre : “ah s’il pouvait se casser une jambe cet imbécile !”)
    Alors qu’en fait, tout est dans l’intention qu’on y met… Attention cependant à ce qu’on demande ! Je me souviens d’une dame qui ne cessait de dire ” ah si je pouvais rester couchée !”, total elle s’est faire percutée sur une piste de ski et a du être immobilisée, couchée, pendant de long mois … Désormais elle fait très attention à ce qu’elle demande, comment elle le demande… et moi aussi !

  • le duc de Guermantes dit :

    -” Mais qu’est il arrivé à la vache ?!”

    -” Elle boîte un peu”

  • Florence dit :

    Je suis fan !
    (tu penses …)

  • Sandrine dit :

    Peut-on aussi demander ce qui est arrivé à ton amie?

  • viobulle dit :

    Merci William pour, une nouvelle fois, cette leçon de vie!

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