Vie quotidienne
Mon accident, la guérison magique
6 avril 2020
27


(Photo de l’époque)

L’accident de voiture avait été cataclysmique : je me souviens surtout du bruit et de mon mouvement réflexe. Quand le toit avait été enfoncé d’un coup, le rétroviseur plongeant vers mon visage, d’instinct j’avais incliné la tête à gauche – plutôt jeté la tête à gauche – me cognant contre la vitre, tout en gardant mes mains sur le volant et ne freinant pas trop brutalement : le camion sur la voie en face était presque au milieu de la route, évitant à son tour un animal du troupeau et, derrière moi, un conducteur pilait si brusquement que je me raidissais, pensant être percuté à l’arrière, après avoir été écrasé sur le capot et le toit.

La vache, une patte arrachée, meuglait derrière nous : l’avant de ma voiture l’avait expulsée sur le pare-brise, donc, puis le toit et elle avait rebondi dans l’herbe avant de tomber sur la cloture. Le type derrière avait réussi à s’arrêter à quelques centimètres de mon coffre. Le camion en face était à l’arrêt, de 3/4 sur la route, bloquant presque toute la petite nationale béarnaise. Les autres vaches couraient sur la route, échappant au propriétaire qui était je ne sais où, présent partout sauf à l’endroit où il aurait dû être, à surveiller son troupeau soudain pris d’un accès de folie quelques minutes plus tôt. J’avais pu éviter la première mais pas la seconde. Les autres, par miracle, nous avaient évités.

Mon épaule droite était pesante. Le bruit qui me gênait le plus, ininterrompu, était celui du klaxon, suivi de près par un râle : ma meilleure amie était incarcérée sur le fauteuil passager. Le plafond de l’habitacle était venu me caresser l’arcade sourcilière droite avant de se poser sur mon épaule (droite), se poser, oui, comme une veste. Il me fallait me tasser d’un demi-centimètre pour pouvoir sortir. Mais, avant, je devais me débarrasser de cette douleur dans les mains que je ne comprenais pas. Ayant entendu un homme crier derrière moi, je m’aperçus que mes jointures étaient violettes tant elles se crispaient autour du volant pour ne pas le lâcher. Le moteur tournait encore, nous étions à l’arrêt mais mon réflexe de survie avait primé : ne pas dévier de l’axe, garder le contrôle du véhicule, rouler calmement jusqu’à l’immobilisation complète de l’engin et attendre les secours.

L’homme criait désormais sur le côté, devant ma portière, il me parlait, je n’entendais rien. Je ne pensais qu’à trois choses :
– Enlever seul ma ceinture de sécurité
– Prendre le portefeuille contenant 400 francs près de l’allume-cigare
– Récupérer mon appareil photo jetable qui se trouvait à côté (nous avions immortalisé plus tôt, à 5h du matin, dans une station service, notre départ matinal) pour sortir sur la route et prendre en photo les traces de pneu, de freinage, pour prouver à mon employeur que je n’étais pas en tort. Je le jure, c’était ma seule obsession : c’était un accident de trajet, la voiture du boulot, nous étions en mission d’intérim, tout cela sentait mal l’arrêt maladie et elle était incarcérée, râlant, peut-être mourante, mais moi, je ne pensais qu’à une seule chose, prendre des photos et prouver que je n’étais pas responsable et que si j’avais pu éviter le troupeau qui courait à travers champs et la route, je n’avais pu faire autrement que de renverser la bête.

Alors, après que l’homme eut tiré sur la portière pour me faire sortir, je pris des photos. Consciencieusement. Calmement. C’était le chaos tout autour de moi, les automobilistes (rares, à cette heure) nous dépassaient en nous regardant, en détaillant le carnage, le sang, les hurlements de l’animal, la voiture clignotant sur le bas côté, l’agriculteur qui hurlait contre la perte sèche d’un animal et le routier qui voulait le frapper et les gendarmes qui aidaient les pompiers à se garer pour commencer à désincarcérer, enfin, mon amie.

J’avais une simple égratignure, en apparence, une abrasion de la peau sur le front. Un centimètre de plus et j’aurais été mort, traumatisme crânien, adieu.

Je n’eus (vraiment) mal au cou que quelques jours plus tard. Cervicalgie bien tassée, bien complexe. La douleur ne me quitta plus pendant des mois. On me parlait d’indemniser ça par l’assurance, que je toucherais du fric, un bon paquet même, mais à la vérité, je m’en moquais pas mal, je ne voulais qu’une seule chose : ne plus souffrir. Le fric était secondaire. Les insomnies liées à ma douleur me bouffaient la vie.

15 mois plus tard.

Nous sommes dans une clinique de Toulouse, nous refaisons un lit avec une fille, j’ai évité les soins, il manquait quelqu’un chez les aides-soignantes pour les petites tâches (déjeuner, lits, etc.) et j’ai accepté. J’ai mal au cou. Je grimace en me penchant.
– Tu as mal quelque part ?
– Oui. Mon cou.
– Tu t’es blessé ?
– Oui. Un accident de voiture, l’année dernière.
– Tu t’es soigné ?
– Oui. Mais ça ne part pas. Pas grave. Je vivrai avec. Je vais toucher des sous. J’aurais préféré ne pas avoir mal.
– Tu l’as demandé, au moins ?
– Quoi ?
– « Je ne veux pas toucher d’argent, je veux juste ne pas avoir mal« 
– Demandé à qui ?
– A ton ange gardien.

J’éclate de rire.
– Je ne crois pas en ces conneries… (Je réfléchis un instant) et puis en fait, quitte à demander, je préfère avoir le fric ET ne plus avoir mal.
– Approche.

Sans un mot, sans m’expliquer, sans même me dire ce qu’elle allait faire, elle avait posé sa main sur mon cou et m’avait dit :
– Là. Tu vois, ta douleur est là. Il y a une petite boule.
Elle avait (peut-être) appuyé dessus, elle avait (peut-être) effleuré ma peau. Je ne sais plus. Elle avait juste dit :
– Voilà, il n’y a plus rien.

Et il n’y avait réellement plus rien. Ma douleur avait disparu.

Quelques mois après, j’avais été indemnisé assez lourdement et j’avais pu finir de payer ma voiture, je m’étais acheté plein de trucs inutiles, aussi.

Je ne connais plus le prénom de cette femme.

Je crois même que je l’avais oublié le soir-même, son prénom. J’avais dû bosser deux jours dans la clinique, pas plus. En intérim. Dans mon souvenir (mais tout cela remonte à l’hiver 2000), j’ai acheté des fleurs pour la remercier et je les avais laissées à l’office, un jour de repos, une semaine plus tard mais peut-être que j’ai rêvé la scène, je ne sais plus trop bien.

Je n’avais même pas pensé à demander le beurre et l’argent du beurre. Je l’avais finalement fait. Et je les avais obtenu tous deux.

Demandez, vous obtiendrez. Mais osez-vous, au moins ?


Article écrit en 2017. J’avais peu le coeur à pondre un truc ce matin, un peu d’asthme, ciel gris, voilà.

Je posterai tous les midi sur mon site le temps du confinement. A demain. Si vous avez lu et aimé, commentez. Partagez. Montrez que vous êtes là. Si vous ne savez pas quoi écrire en commentaire, dites moi  si vous pouvez boire un café après 17h et dormir quand même car moi ça m’épate, je ne sais pas comment vous faîtes.

Merci d’être là, vous n’avez pas idée à quel point ça me fait tenir.

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There are 27 comments

  • Corinne dit :

    oui ça paraît tellement simple… demander. C’est tellement con que personne n’y croit ou plutôt si, pour demander les trucs méchants, pas justes et surtout pas pour soir, plutôt pour les autres ! ( du genre : « ah s’il pouvait se casser une jambe cet imbécile ! »)
    Alors qu’en fait, tout est dans l’intention qu’on y met… Attention cependant à ce qu’on demande ! Je me souviens d’une dame qui ne cessait de dire  » ah si je pouvais rester couchée ! », total elle s’est faire percutée sur une piste de ski et a du être immobilisée, couchée, pendant de long mois … Désormais elle fait très attention à ce qu’elle demande, comment elle le demande… et moi aussi !

  • le duc de Guermantes dit :

    – » Mais qu’est il arrivé à la vache ?! »

    – » Elle boîte un peu »

  • Florence dit :

    Je suis fan !
    (tu penses …)

  • Sandrine dit :

    Peut-on aussi demander ce qui est arrivé à ton amie?

  • viobulle dit :

    Merci William pour, une nouvelle fois, cette leçon de vie!

  • Chloë dit :

    C’est incroyable cet accident… Cette nécessité de prendre des « preuves » en photo pour prouver que l’on n’était pas en tort… J’espère que ton amie va bien. Fascinée par cette guérison magique, il y a vraiment des clefs dont nous ne disposons pas tous.

    (Et souvent, je bois un café avant d’aller me coucher : aucune logique mais j’aime bien ça, ça ne m’empêche pas de dormir. Ça ne m’aide pas à me réveiller non plus).

    Courage pour cette journée grise, le soleil reviendra.

    Bisous William

  • Sandrine dit :

    L’ange gardien n’est pas toujours la personne à qui on pense… Je suis persuadée que notre ange nous garde du mauvais sort, et a plusieurs personnalités, selon nos besoins, le moment, nos croyances.
    Le café ne me fait rien… La caféine en général ou tout autre excitant du genre… Diagnostiquée pour une hypothyroïdie sévère lors de mes révisions de bac (hier, quoi… enfin il y a 26 ans… bim, oui ma grande, tu as pris quelques années !!!), j’ai été gonflée au Guronsan, 6 par jour à l’époque… Pendant 2 mois. Soit disant une bombe pour me réveiller. Mon corps a pris cher, s’est habitué…
    Merci William d’être. Prends soin de toi.

  • Magalie dit :

    Bonjour,
    J’ai lu et j’ai aimé, et j’ai demandé aussi à voix haute.
    Très bonne journée à toi !

  • estèf dit :

    Toujours aussi haletant de te lire. Putain, la mort en face, tu me ramènes des images, la voiture qui fonce sur nous, je ne peux rien faire, je suis à la place du mort – on l’appelle toujours comme ça ? – le choc terrible. Puis rien. Il nous a pris légèrement de biais. Des années à oublier malgré tout.
    Des gens qui t’imposent les mains, si je puis dire, j’en connais un, c’est fascinant,
    Et sinon, longtemps j’ai pu boire du café après 17h, maintenant si j’en bois c’est pour ne pas dormir au spectacle. Même, je ne peux même plus en boire du tout… le corps qui rejette, écouter son corps..
    À demain

  • Caro.B dit :

    Je me souviens, tu avais déjà parlé de demander a voix haute. Je l’avais fait a cette époque cahotique pour moi, et effectivement, j’avais obtenu.
    Je suis un peu dans le même chaos aujourd’hui, et hier, j’ai demandé a voix haute….
    Sinon, pas de café pour moi après 15h, sinon insomnie a 3h du mat. Le thé par contre, c’est sans problème.
    Merci d’être la.

  • Dola dit :

    Merci pour ce que tu partages. Cela suscite tellement de réflexions.

    Je ne bois jamais de café sauf quand je prends la route et que je veux rester vigilante.
    C’est radical chez moi.

  • Pierre K dit :

    Mon ex avait eu un accident de voiture un peu comme le tien, je l’entends encore me dire « j’avais la tête dans le pare-brise et je voyais l’araignée de la brisure qui progressait vers mes yeux »… donc je comprends le réflexe et ce qui en a suivi.

    Pour ce qui est des cafés, c’est vraiment une histoire de biorythme : à 17 je bois un thé ou un café et je ne dors pas avant 3h du matin. Je bois le même café à 19 ou 20h et pas de souci. En fin de dîner c’est pareil. Pour être précis, ça prolonge mon éveil d’une heure, pas plus…

    (Et puis sinon c’est 2013 plutôt que 2017 non ? C’est fou comme ça passe hein…)

  • Didier dit :

    Glaçant de précision et fascinant de tout ce qui peut passer par le cerveau en quelques fractions de secondes.
    Article de 2017 que je découvre.
    Demain je suis sûr que tu auras l’envie d’écrire !

  • Carson dit :

    Waouh et merci à l’ange gardien 🙂

    Pas de café après 14 heures sinon c’est insomnie ++, déjà que j’ai un sommeil pourri, on ne va pas en rajouter !

  • Fannoche dit :

    Je parle souvent à mon Ange Gardien. Je lui demande des trucs,pose des questions,des fois j’ai des réponses des fois non. J’y crois beaucoup.
    Sinon j’aime pas le café. (Je n’aime pas non plus le fromage et je bois pas d’alcool…)
    Bises

  • Fred dit :

    **Demander, oui! On n’y pense pas tout le temps. Je crois beaucoup à ces touchers magiques.
    **Le café: juste un seul après le dejeuner. Après, je ne peux plus, je ne dors pas sinon. Et avant? non, c’est le thé. je me faisais la réflexion hier justement que je ne bois quasiment plus de café, alors qu’avant j’étais addict.
    **déjà lundi, pas eu le temps de commenter ce weekend.je prends du retard sur ton blog. C’est terrible! merci d’écrire!

  • Funambule dit :

    Pas de café après 16h, mais je ne sais pas si du coup je me suis conditionnée avec cette croyance qu’en en buvant un je ne dormirais pas.
    Vraiment bien écrit ce texte William, merci pour ces partages, parle à mon ange depuis quelques mois et je demande

  • Ceve dit :

    Un café ? J’adore le café sauf quand c’est de l’eau colorée
    Un café à n’importe quelle heure, même le soir après un diner au restaurant.
    Un café pas un déca
    Je me souviens… Je participai à un groupe de formation de Chefs d’entreprise ou Dirigeant. Michel et moi on aimait le café. Alors à la fin du repas on commandait notre café comme tout le groupe. Mais dès que le café était servi on en commandait un deuxieme.
    Parce que 2 expressos c est bien meilleur qu’un double.
    Pas sûr que les serveurs appreciaient….
    Ou ma copine Sylvie qui refusait le café lorsque la mousse de l’expresso s’etait éventée….
    Bonne journée William
    Prends soin de toi et de ton Amoureux.
    J’espere que ton ex La Marmotte va bien

    • William dit :

      La Marmotte, c’est gentil de demander de ses nouvelles, il va bien, le pauvre a eu quelques soucis avec son appartement, qu’il refaisait entièrement et le chantier a été stoppé net par la pandémie…Mais il va bien, on se parle très régulièrement.

  • La lilloise dit :

    A l’époque vous m’aviez encouragé à essayer. Je l’ai fait et ça s’est réalisé…
    Bonne journée
    La lilloise

  • Valvita dit :

    Tu aimes écrire, ça te fait du bien, tu l’as répété plusieurs fois. Et là, tu n’avais pas le moral, alors tu n’as pas écrit. Comment expliques-tu cela ?

  • Séverine dit :

    Cet accident, tu l’as déjà raconté ici ou ailleurs, mais c’est toujours aussi efficace car j’ai l’impression de le vivre à ta place. Tes mots sont si précis. Il sue vraiment à grosses gouttes ton ange gardien!
    Demander, je le fais depuis que tu en avais parlé la première fois. Juste demander et dire à haute voix fait tellement de bien qu’on devrait penser le faire plus souvent!

    J’ai des réflexes de ninja, ce qui a empêché bien des accidents, que ce soit moi au volant ou mon compagnon (l’apnée du sommeil vous connaissez? Flippant au volant…). La seule fois où j’en ai eu un, c’est un gars qui a défoncé l’arrière de ma voiture, il n’avait pas vu que j’étais arrêtée devant un passage piéton. Instinctivement j’ai mis la première et avancé un peu en voyant quelque chose bouger dans mon rétroviseur. J’ai atténué le choc, pas eu de problème après. J’avais plus peur pour la voiture, une Honda CRZ Hybrid je flippais que la batterie ait eu quelque chose!

    Et l’été dernier j’ai enfin appris pourquoi j’ai ces réflexes. J’ai dû tester mes yeux pour une histoire de maladie et j’y allais en disant que j’allais confirmer que je n’avais rien. Bingo! Et en passant j’apprends que j’ai une vision périphérique supérieure à la normale, d’où mes réflexes de dingue. C’est marrant car je peux rattraper des ingrédients quand je cuisine, sans les regarder en plus! Main gauche, main droite, peu importe. Juste pas ambidextre, j’imagine que la pratique de la musique depuis mes 6 ans a dû beaucoup aider à développer.

    Sinon le café je l’adore mais mon corps ne le supporte pas. Alors je n’en bois plus depuis très longtemps! Le thé ne me fait rien, je peux en boire n’importe quand, pareil pour le café quand je tentais d’en prendre. Mais la glace au café, hmmm trop trop bon!!!

  • Mi dit :

    Si je veux dormir, je ne bois plus de café du tout. Depuis plus de deux ans.

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