Vie quotidienne
Mon meilleur ami ?
10 juillet 2013
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Je me regarde dans le miroir et je me reconnais à peine. J’ose enfin me regarder, me regarder de près : je découvre un grain de beauté sur ma joue droite, en haut, sur la pommette et je le trouve suspect. Est-il apparu récemment, était-il là depuis toujours ? Sa couleur (pâle) est-elle la sienne depuis des années ? Fait-il partie de moi ? Je ne le sais pas, je ne me regardais pas.

Je détaille les rides qui sont apparues sur mes pommettes : discrètes, elles trahissent à l’horizontale les soucis intimes de ces deux dernières années et ne sont visibles, ironiquement, que lorsque je souris à l’objectif ou à moi-même, dans le miroir. N’avais-je pas aux coins des yeux quelques traces, vraiment, avant ? Me suis-je ridé en une nuit, le soir de mon anniversaire ? Dois-je continuer à fuir la lumière du soleil ou dois-je accepter, au contraire, de la prendre enfin après l’avoir refusée toutes ces années ? A quoi bon, désormais ?

Je m’observe, urinant, à une heure du matin : la couleur, le jet, l’odeur, la fréquence. Suis-je diabétique ? Et si j’avais une pyélonéphrite ? Est-ce la prostate ? J’ai peut-être trop bu ce soir au dîner et je ne sais plus trop bien si j’ai éliminé assez avant de me coucher. La brûlure est dans mon demi-réveil ou peut-être que non, je la rêve comme je focalise sur ce lever nocturne imprévu, dont je n’ai nul souvenir les années d’avant. Il fait trop chaud, il fait trop moite : voilà la raison de ce lever, probablement, rien de bien grave ou peut-être est-ce la fin de mes années à dormir assez, d’un sommeil léger mais sans coupure ?

Je m’observe enfin et je me découvre, je ne m’aime pas encore comme je devrais m’aimer mais j’aime mes actes, de plus en plus, actes que j’assume, renoncements que je peux défendre, j’aime mes gestes, j’aime ma connaissance de l’autre, j’aime le plaisir que je peux donner par ma conversation, mon écoute ou mes mains, j’aime le temps choisi à penser, à ne rien faire, le temps de solitude et le temps social lorsque je sais trancher entre les deux pour me couper du monde par périodes de plus en plus longues, de plus en plus denses, de plus en plus salvatrices, je comprends que je suis un solitaire aimant être entouré au loin mais pas de trop près, un taiseux qui parle pour faire taire sa timidité, un verbalisant la sensualité pour mieux la faire cohabiter avec les interdits et les hontes et les peurs, un asocial dans une gangue qui peu à peu s’ouvre et réalise qu’il est accepté pour ce qu’il est, payé pour ce qu’il peut imaginer, reconnu pour ce qu’il procure, récompensé pour ce qu’il a osé, Aimé pour lui, enfin, dans sa nudité extrême, sans artifices, sans paroles, sans background, sans CV.

Je me regarde et je me demande si je pourrais être mon ami, dans un autre monde ? Si je me voyais, seul, marchant dans la lande Bretonne, oserais-je m’aborder et me saluer et entamer la discussion comme j’aime tant le faire avec les inconnus qui croisent ma route ? M’écouterais-je ou peut-être que je parlerais, comme à mon habitude, un peu trop, pour ne pas laisser s’installer de silence (je déteste le silence en société alors que je l’aime tant quand je suis seul).

Je me regarde et me demande si, un jour, j’oserai trouver en moi l’amour pour devenir mon meilleur ami.

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There are 8 comments

  • Karrijini dit :

    un texte merveilleux… qui me parle tant. Justesse est le mot. Merci William 🙂

  • EMPARAN Christine dit :

    Merci William tu as trouvé les mots que je cherchais. Sommes-nous tous des solitaires, taiseux aimant les autres ?

  • catou dit :

    Très beau texte, tes mots raisonnent en moi, vraiment tu sais écrire ! Une anonyme qui te lit dès que possible, et c’est un vrai bonheur. Catou

  • laurence dit :

    si bien écrit, si juste, si joli, si tendre texte ! cela te rassurera-t-il de te dire que comme tu provoques naturellement l’envie de devenir ton ami(e), tu en aurais aussi sûrement l’envie si tu te rencontrais ? :)))

  • Corinne dit :

    on dirait que tu es sur le chemin…
    (« Mange Prie Aime »)

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