Voyages
Nagasaki : le mémorial pour la paix, la fin d’un cycle
7 mai 2012
7

Il y a plusieurs prises de conscience, à Nagasaki. D’abord celle que mon corps avait des limites (j’en ai parlé hier). Puis celle que les vacances étaient faites pour ne rien produire, ne rien créer, ne rien anticiper (ce n’est pas évident pour moi, d’arrêter d’imaginer des trucs) et enfin, surtout, qu’aucune journée n’était perdue, jamais, lorsqu’on s’éveille autonome, pas trop pauvre, le ventre plein. Je n’avais jamais réalisé à quel point les journées sans rien au programme sauf le maintien dans un état correct de mes fonctions vitales m’étaient autant bénéfiques que les journées à courir partout.

Je le craignais, même. Ne rien faire. Ne rien programmer. Esquisser de grandes lignes pour les dix heures de lumière du jour à venir et rien de plus. Advienne que voudra. Je n’ai pas visité un seul musée en un mois (Allez, un, oui, à Sendaï). Je n’ai pas lu une ligne de culture ou d’histoire du pays qui m’accueille. J’ai parfois passé plus de temps à chercher un endroit pour manger Americano qu’un temple. Et l’idée de me faire masser les pieds en fin de journée m’égayait autant que la beauté spectaculaire d’une vallée sous la neige, des bonzes balayant des feuilles, couleurs vertes sombres, noires, beiges. Sublime. Mais moins fort qu’un massage de pieds, oui, au final.

Je suis rentré à l’hôtel. J’ai lu.
Après avoir lu, j’ai dormi.
Après avoir dormi, j’ai pris tous mes billets de train réservés pour la suite du voyage (Kagoshima, Fukuoka, Ise) et je les ai tous jetés dans les toilettes.
Je me suis rendormi.
A mon réveil, je suis descendu à l’accueil. J’ai demandé à dormir une nuit de plus.
Je suis parti à la gare, j’ai réservé un retour pour Tokyo.

Mon billet à la main, j’ai cherché un hôtel, dix secondes.
Une promo. Un avis d’un consommateur :
“Machine Nespresso dans la chambre, vue sur les arbres du parc de l’Ambassade du Mexique”.

J’ai réservé ma chambre sans réfléchir.
Je me suis rendormi.
Le lendemain, je suis allé au Peace Park de Nagasaki.

Le musée est plus sobre, plus beau que celui d’Hiroshima.
Je n’imprimais plus rien, je ne voulais faire que des photos de moi, peut-être pour “imprimer”, justement, celui que j’avais découvert sur la route depuis trois semaines et que j’allais laisser au Japon. Celui avec qui j’avais passé 37 années. Qui m’avait tant servi, tant fait souffrir. Que j’avais tant masqué, tant démasqué dans les larmes, parfois. Celui dont je ne voulais plus et qui, par une lente mue, laissait tranquillement la place à l’homme derrière qui écrit ses lignes ce matin.

Apaisé, j’ai laissé tomber la visite et je suis rentré.

La voyante m’avait dit, en décembre, que j’allais rencontrer un Jean-Pierre.

Devant l’hôtel (pas à côté, pas derrière, devant), un couple de touristes. Elle est Anglaise, il est Américain. Ils vivent à New York. Ils sont perdus.

Je les aide.
On discute, debout.

Je leur propose un café. Elle semble soulagée, elle angoisse, ici. L’atmosphère de la ville est lourde, je peux le dire, je n’aime pas Nagasaki. Le flanc des montagnes entourant le centre-ville a absorbé le choc de la bombe et ne l’a jamais laissé partir. Cela se sent.

Il me demande où j’ai appris à parler Anglais aussi bien. Je lui dis que c’est les Beatles. Paul McCartney. Il sourit.
– J’ai presque un point commun avec lui. Je suis né un jour avant. La même année.
– Le 17 juin ?
– Oui. Comment le savez-vous ?
– Je suis aussi né le 17 juin.
– Oh.
Il tend la main :
– Pierre. Je suis né en France. Je n’y ai vécu que trois ans, je ne parle pas un mot de Français.
– William.
– C’est drôle, nous avons tous les deux un prénom qui n’est pas de notre pays.
– Pierre.
– Pierre-John. Les gens m’appellent John, je préfère, c’est plus simple. S’appeler Pierre et baragouiner à peine le Français, ça me met mal à l’aise, quand je suis à Paris. Je prends des cours.
Elle le coupe :
– Quand tu y penses ! Avec l’argent que ça coûte !

J’ai souri.
Il a repris :
– Vous faites quoi, dans la vie ?
– J’écris des trucs. Je suis écrivain, quoi.
Il a réfléchi quelques secondes et balbutié en rougissant, en français dans le texte :
Quel beau métier vous faites.
J’ai de nouveau souri, cette fois-ci avec une pointe d’émotion dans la gorge. Il a levé le menton :
– C’est comme ça qu’on dit en français ?
– Oui.
– Alors tout va bien.

Oui.
Tout va bien, désormais.

Sourire en voyant ce panneau qui semble avoir été posé pour moi, tant je l’ai dit mille fois, ce “Machin”, après un mot Japonais dont j’avais oublié la fin.

Fin

(d’une certaine manière)

1564 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

About author

Related items

/ You may check this items as well

27628617_10216096250105664_565078808650276246_o

De Côme à Monza : les larmes du départ

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more
27788665_10216106086711573_5756036311925223565_o

Lombardie : Lac de Côme

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more
27629409_10216078322817493_1023961226942450907_o

Lombardie : Milan

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more

There are 7 comments

  • magaliej dit :

    Merci pour ce moment partagé, et pour cette émotion matinale.

  • fanny dit :

    Superbe billet, je partage le même point de vue.
    Un très bon livre qui aide à prendre conscience de tout ça : ” le pouvoir du moment présent “.
    http://www.amazon.fr/Le-pouvoir-moment-pr%C3%A9sent-spirituel/dp/2920987461
    C’est sur que c’est plus évident de faire tout ce travail à l’autre bout du monde mais chacun peut essayer dans son quotidien et se rendre la vie plus belle.

  • David dit :

    ありがとう

  • JacquieB dit :

    Non surtout pas fin ! Bonne suite et une bise.

  • crifan dit :

    Jean-Pierre…
    “Quel beau métier vous faites”…
    Tu as trouvé le chemin qui menait vers lui !

    Il n’y a pas de hasard; quand on voit un oiseau blanc sur un lac, c’est peut-être un signe.

  • Laurent dit :

    As-tu gardé contact avec le couple ?

  • Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *