Vie quotidienne
Ne pas partir comme ça
17 décembre 2015
8

Non, je ne finirai pas l’année sans un dernier mot ici, sans parler de ces dernières semaines, de ce up and down émotionnel qui m’a emporté, après cette nuit du Bataclan et des conséquences incroyables, dingues, qu’elle eut dans ma vie, insoupçonnées. Un drame. Une émotion, une tristesse folle, ajoutée à celle de janvier, mais une tristesse différente, comme intégrée à l’avenir peu aimable qui se dessine, une couche de tristesse sédimentaire et dans laquelle on ne viendra jamais creuser pour extraire quelque énergie, jamais.

Je vais voir cette femme pour lui parler de mon malheur, au boulot, une psychologue spécialiste des traumas, mon employeur l’a faite venir pour la journée. Ma boss insiste pour que je lui raconte ce que j’ai vécu à distance du Bataclan, c’est nécessaire de déposer quelque part ce paquet là.

Je raconte. J’explique. Je pose des questions.

Elle écoute. Elle prend des notes. Et puis elle change totalement de sujet et elle me répond en deux phrases qui changent ma vie immédiatement.

J’ai 42 ans. J’entrevois de la lumière. Je dévore le livre qu’elle me conseille la nuit suivante. Je pleure. Je ris. Je comprends. J’entrevois.

Je promets que j’en parlerai ici un jour, que je dirai tout, que je partagerai, je promets que tout sera expliqué, que tout sera limpide, comme pour moi ce le fut en un instant, je promets que je dirai mais je ne le peux encore, tout cela est trop frais, tout nouveau, trop prometteur.

Je revis.

Je comprends tout. Je suis penché au bord du gouffre et je revois les années, les erreurs, les trahisons, les miennes, les leurs, les incompréhensions, la peur (constante) de n’avoir pas été assez aimant, assez présent, assez à la hauteur, assez performant, assez intégré, assez sexy, assez mince, assez limpide, assez dans le moule, assez patient, assez diplomate, assez comme il faut, assez réservé, assez cadré, assez dans la norme, la norme, la norme.

Je comprends tout.

Mon analyste, effarée, ce midi, s’allume alors une cigarette devant moi, complètement abasourdie, complètement, alors que je lui révèle.

Je proteste :

– Mais enfin, vous n’allez pas fumer devant moi, dans le cabinet !!

– Oh merde, je fume trois clopes par jour, je suis sous le choc de ce que vous venez de me dire, là. Evidemment. Evidemment. Et moi qui n’avais rien vu. Rien. Oh, merde. Mais oui. Mais oui, vous avez totalement raison. Oh, merde.

Je ris :

– Vous allez vous en remettre ?

– Merde, alors. Merde. Evidemment. Evidemment. Ah ben oui, tout est clair maintenant.

Et la voilà en train de tirer sur sa clope, perdue dans ses pensées, sans me dire un mot. Après une minute qui me semble interminable, elle reprend :

– On va changer notre fusil d’épaule, William. Et on va rire, vous allez voir. On va rire.

Mon analyste ressemble à Coco Chanel, en fin de carrière, totalement classe, totalement bourgeoise, furieusement punk, géniale.

Un jour, je dirai tout, mais ce soir je veux juste me souvenir qu’elle s’en est allumé une clope de stupéfaction.

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There are 8 comments

  • Crifan dit :

    Retirer le(s) masque(s) et être soi, tout simplement. Enfin.

  • Marie dit :

    j’adore… leasing pour le nom du livre… Moi non plus, je ne comprends pas ma vie en ce moment… Merci pour cet article !

  • sebseb dit :

    Juste: SUPER ! Si tu te sens bien, ca me va farpaitement 😉 😀
    A bientot Will you are 😉

  • Myriam dit :

    Voilà un message plein d’espoir! Quelle bonne idée pour cette année qui a été difficile pour un grand nombre d’entre nous.
    Teasing pour ce livre qui m’intéresse au plus haut point…
    Merci William.

  • Hollow dit :

    Gruyères la photo ? J’y suis allée, j’ai aimé !

  • Jean-Marc dit :

    Merci.
    Il m’a fallu les points sur les i des articles suivants. Maintenant c’est limpide.
    J’ai lu le livre aussi, et je me pose pleins de question grâce à vous.

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