Sexe Vie quotidienne
Non, je ne veux plus
13 septembre 2015
14

“L’important n’est pas ce qu’on a fait de nous mais ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous.”

Jean-Paul Sartre

Nous n’aurions jamais dû nous croiser, jamais. Je suis le + 1 de l’amie d’une collègue qui va à un vernissage photo, un soir, dans un joli arrondissement. Je sors du bureau, je suis habillé comme un sac, elle est over-chic mais ne me fait aucune remarque sur ma tenue. Il n’y a que des modeux dans la vaste galerie, des mannequins et des gens dont l’IMC doit frôler un seul chiffre. Le photographe a 25 ans, d’origine Russe, on ne voit que lui. Un visage sublime, des yeux bleus incroyables, un nez magnifique et ces cheveux, ces cheveux. Je croise son regard plusieurs fois. J’apprends son prénom. Nikolaï. Je ne fais pas partie de son paysage. Nous nous retrouvons dans le même groupe, un verre à la main, un peu plus tard. Mon anglais dérape un peu, le soir, quand je suis fatigué. Je commets un lapsus qui le fait sourire et puis je me fais mal comprendre : voulant dire que son travail n’est pas mon genre, il comprend que LUI n’est pas mon genre, ce qui le fait me regarder avec encore plus d’attention, alors que je tente de me reprendre. Clairement, Nikolaï n’a pas l’habitude de n’être PAS le genre de quelqu’un. Bien sûr qu’il est mon genre, mais je ne vais tout de même pas m’humilier encore plus. Je bredouille des trucs nazes, je me ressers un verre de vin, j’écrase le pied d’un monsieur, bref, je suis saoul. Ma +1 est amusée. Je sors une vanne un peu bête, à un moment et Nikolaï éclate de rire.

Par DM, plus tard dans la nuit, sur Twitter, alors qu’il vient de m’ajouter et que je le follow dans la foulée, il me demande mon numéro. Je lui donne. Je reçois un SMS quelques secondes après, en anglais : “Quand m’invites-tu à venir manger de la charcuterie et du fromage chez toi ?” “TOI TU MANGES DE LA CHARCUTERIE ? TOI TU MANGES, D’AILLEURS ? MAIS QUAND ?” “WILLIAM, YOU ARE SO FUNNY

Deux soirs plus tard, il est chez moi, à sa demande. Ma collègue me dit qu’il veut coucher avec moi, moi je pense qu’elle se fait des films mais, tout de même, j’avoue, bon, le mec demande à venir chez moi pour un premier tête-à-tête, tu m’as compris. Il arrive en Uber. Je le vois depuis ma fenêtre où je le guette, nerveusement, se faire ouvrir la portière par le chauffeur, alors que moi je déteste ça. Il monte les étages à pieds. J’ai laissé la porte ouverte car je dois cuisiner un peu. Il jure presque avec mon petit appartement de célibataire. Il ne porte pas de chaussettes, son pantalon bleu ciel est très retroussé, son tee-shirt blanc est un peu déchiré au col (mais doit être vendu comme ça et très cher), il s’est coupé les cheveux plus courts et il pose son long manteau bleu marine sur ma liseuse, en avisant mes pieds-nus, le cadre au mur, les cd’s, les bougies que j’ai installées un peu partout, mon Mac qui diffuse du jazz. Il a tout regardé, tout embrassé, tout compris d’un seul regard. Je me sens nu.

Il choisit un CD de Mahler, éteint le son du Mac et le glisse dans la chaîne :

Much better.

Il me frôle mille fois, pendant que je cuisine, se penche au-dessus de moi (il mesure 1M85) et je sens son parfum léger alors qu’il pose son menton sur mon épaule. Le petit chameau. Je suis troublé mais je fais mine de continuer comme si de rien n’était. Il appuie sur mon biceps, plusieurs fois, pour attirer mon attention, me touche la hanche, revient avec un livre, essaye mes lunettes, ouvre les tiroirs de mon bureau, me demande si mon lit est confortable, de quel côté je dors et je m’agace enfin quand il revient de ma chambre avec un slip blanc Calvin Klein qu’il a chipé dans mon armoire.

– Dis, ça suffit, maintenant, c’est chez moi, ici, tu peux te comporter en adulte deux secondes ?

Oooooh, he’s so serious, now. Where is Mister Blunder?

Je m’assois bien loin de lui, qui s’affale sur le canapé et qui me parle, me parle, me parle, avec un tel vent dans la tête que j’écoute la moitié de ce qu’il dit, le trouvant juste irrésistible mais si stupide. Il se contredit sans arrêt, ses opinions pourraient tomber par terre en deux arguments mais je ne dis rien, j’écoute, je souris, je me laisse séduire, en fait, le trouvant plutôt bête mais si beau, je le regarde déployer son maigre jeu intellectuel, alors qu’il n’a qu’à plisser les yeux pour me faire rougir. Je bois un peu trop de vin rouge, un peu trop, oui, car j’abaisse mes défenses et ne me méfie plus. Tard, beaucoup plus tard, alors que debout il fume une cigarette à la fenêtre, je m’approche et sans réfléchir je pose mes mains sur ses hanches. Il me regarde soudain très sérieusement. Il a compris. Je viens de capituler.

La suite n’a pas grand intérêt. Nous faisons ce qu’il y a à faire. Nikolaï n’est pas très donneur. Il est habitué à recevoir toutes les attentions. Je lui fais remarquer et, pour la première fois, j’aperçois sa fragilité derrière le si beau masque de perfection. Il repart en taxi, je reste seul chez moi. Il m’envoie des SMS. Me demande le titre d’un de mes livres à lire. Je ne réponds pas. Le lendemain, il m’envoie des photos de lui, en noir & blanc, dont une où il est torse nu dans un parc, un bras sur la tête, où il irradie. Il veut me prendre en photo. Il insiste. Il veut une photo de moi prise par lui. Je ne réponds pas. Je ne veux plus rien lui donner et ne sait comment lui dire.

Étrangement, je suis envahi d’une tristesse qui ne me ressemble pas, après une nuit pareille avec un si bel homme.

Je cherche en vain à passer à autre chose mais les mots creux de Nikolaï, sa beauté, sa bêtise, son air de tout savoir, la manière dont il a joué avec moi, tous nos échanges un peu vains et ce sexe mécanique me hantent.

Soudain, au boulot, me lavant les mains aux toilettes et me regardant dans la glace, j’éprouve une honte sans fin. Je me trouve laid. Je regrette profondément ce que j’ai fait la veille, ce que j’ai donné de moi, mon intimité, mes heures de présence, le confort de mon appartement dont il a abusé. Je regrette d’avoir couché avec quelqu’un que je ne respecte pas, juste parce qu’il était très beau. Pour la première fois de ma vie, je regrette m’être manqué de respect, pensant que j’aurais dû être plus ferme et le tenir à distance. Je me sens un peu sale. Carrément triste. Et puis soudain, je souris. Oui. Je réalise que c’est la première fois que je ressens cette sensation, je me souviens de Denis qui me disait être mal à chaque fois que je le quittais mais qui m’accueillait encore avec désir, la fois suivante, assouvissant ses pulsions et les miennes, avant de le regretter de nouveau, ce que je ne comprenais pas. Je comprends enfin ce qu’il éprouvait après. Je souris car je viens de comprendre la leçon, la jolie leçon qu’on m’a envoyé.

Je réalise que je me suis manqué de respect, avec Nikolaï et que, oui, c’est décidément une bonne chose, car cela signifierait qu’il y a donc enfin, finalement, dans le fond, bien quelque chose à respecter en moi. Je remercie alors Nikolaï ou ceux qui le mettent sur ma route et reprend le cours de ma journée, allégé, comme si de rien n’était.

Le soir venu, il m’écrit d’autres messages, me demandant si je fais la tête et pourquoi je ne réponds pas.

I’d like to see you again, William!

I don’t think that’s gonna be possible, sorry, N. Take care.

 

 

275 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 14 comments

  • Delphine dit :

    Ça me touche beaucoup

  • Jo dit :

    La prise de conscience.
    Merci William. Je viens de comprendre d’où vient ce sale goût dans la bouche.
    Mais en parallèle de voir des solutions à ça.

  • estèf dit :

    J’aime beaucoup ce texte, cette formalisation de ce que je ressens dans certaines quêtes. Ça fait un peu écho aussi à un vieux film que j’ai vu hier soir et qui m’a pas mal ému, Escalier C, l’as tu vu ?

  • arthur dit :

    Si bien vu, si bien senti. C’est le William que j’adore , ça! Tu es très fort, très fort dans l’analyse sur toi-même, et dans ta rectitude, dans ta manière de rester là où tu as décidé de rester et de résister au second appel de la sirène Nikolai! J’essaye d’en faire autant, car on est tous passé par ces situations, et on continue souvent à y passer, sans retenir la leçon. Mais c’est pas toujours facile! merci à toi!

    • William dit :

      C’est affreusement difficile de lui résister car il a des atouts de dingue. Heureusement que le cerveau ne suit pas, sinon je serais cuit. Mais si le cerveau suivait, je n’aurais pas écrit et réalisé tout ça. On serait déjà mariés :p

  • FFF dit :

    Eh bah dis donc, tu te tapes que des super beaux garçons (déja le petit jeune de 20a puis le beau russe…).

    Désolé de le dire mais on a dû mal à y croire. Surtout le “non le super bo gosse me harcèle mais j’en veux pas “…

    • William dit :

      Que veux-tu que je réponde à ça ? Si je racontais le tiers de ce qui m’arrive, déjà. J’ai vécu une très belle histoire de 18 mois avec un superbe jeune homme de 15 ans plus jeune, tu veux des photos où on s’embrasse ? Et quand bien même.

      Quel étrange commentaire.

  • Muriel dit :

    Bonjour William,

    oui quel étrange commentaire que celui que je viens de lire sous la plume de FFF… Je sors à peine du dernier article du blog de Caroline et j’y ai lu aussi une série de commentaires de la part d’une personne que le bonheur de l’auteure semble rendre amère et jalouse. Cela ne s’était pas vu depuis quelques temps, que se passe-t-il donc? Une configuration astrale qui réveille des colères et des frustrations de façon plus nette que d’habitude? C’est assez curieux, oui, mais je remarque qu’ici comme chez Caroline, cela ne crée pas un climat de tension, comme je pouvais le ressentir auparavant, les “tauliers” restant remarquablement zens et tranquilles face aux propos agressifs… 🙂

    Ici il n’est pas question de bonheur qui ferait des envieux mais de progression sur un chemin personnel (et en fait si, du coup, il y est question de bonheur, mais plus indirectement…). La jeunesse et la beauté des amants ou amoureux évoqués ici ne me semblent ni exagérées ni destinées à se faire mousser, mais à souligner, en tout cas pour le dernier cas, à quel point ce peuvent être des tentations auxquelles il est parfois difficile de résister, alors même que l’on ne souhaite pas succomber à ces sirènes-là, surtout si elles ne sont pas accompagnées d’autre chose, ce “petit supplément d’âme” qui distingue les relations réelles (qu’elles soient longues ou plus éphémères) des rapports de “consommation” et d’utilisation d’autrui… Enfin, pour ma part c’est ce que j’en ai compris… Et dans l’exemple que vous citez, William, je trouve qu’apparaît aussi une autre notion, qui explique à mon sens beaucoup des souffrances que l’on se cause les uns aux autres, parce que c’est de l’ordre du rapport de force et donc de la querelle d’egos : Nikolai, dites-vous, ne s’est intéressé à vous que parce qu’il a compris (sur un malentendu, du moins au début…) que vous ne vous intéressiez pas à lui… “Suis-moi, je te fuis, fuis-moi, je te suis…” : il semble d’autant plus s’attacher qu’il perçoit une indifférence à laquelle manifestement il n’est pas habitué et qui doit lui causer une grande souffrance. C’est un “affront” qu’il semble décidé à réparer à tout prix, quitte à y laisser des plumes d’ailleurs. Bref, c’est le cas typique d’une relation où seul l’ego de chacun entre en jeu et ce que vous dites, William, et qui vous honore, c’est que ça, vous n’en voulez plus. Enfin, moi, c’est ce que j’ai compris de vos propos, et moi aussi je trouve ça juste et touchant. Sans avoir spécifiquement vécu cette situation-là, on a je pense tous vécu au moins une relation dans laquelle on ne s’est pas senti fier de soi, ou bien où on s’est senti un peu sale. C’est effectivement le début d’une prise de conscience qui permet d’aller ensuite vers des relations de plus en plus riches, respectueuses et joyeuses, des relations où on est plus vigilant et donc enfin libre d’être soi-même, au lieu de laisser parler vieux réflexes, anciennes blessures et autres pulsions de façon anarchique. C’est ce que je vous souhaite en tout cas, William!

    • William dit :

      Je ne sais pas si j’ai déjà été lu avec autant d’attention mais j’ai rarement été commenté avec autant de précision, en tout cas. Merci.

      Vous avez bien compris ce que je voulais raconter de mon expérience. Je cherchais à retranscrire deux souffrances qui se cherchent et se trouvent et une qui décide de dire non, finalement, à l’autre, car il faut être deux pour souffrir en couple.

      Je me sers depuis quatre ans de ce blog comme d’un endroit où je peux poser sans trop de recul ce qui me traverse la tête. J’ai de la chance d’avoir des personnes qui tombent dessus et me lisent avec autant de sincérité. C’est très gratifiant. Merci. Cela fait aussi partie du chemin…

  • Ludivine dit :

    Après autant d’années, c’est toujours un plaisir de vous lire William. Très beau texte sincère et touchant.

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