Vie quotidienne
Passer à côté de sa vie
30 janvier 2013
21

Ma meilleure amie Carole avait une soeur, Nathalie, qui rêvait de devenir styliste pour Jean-Paul Gaultier. Elle ne parlait que de ça. On était en 1989. A 11h de train (corail) de Paris et à 40 minutes en bus (Puma) de Pau. Les chances étaient infinitésimales mais Nathalie ne parlait que de ça. Les parents trouvaient l’idée débile : il travaillait comme contremaître à Lacq et sentait souvent le gaz quand il rentrait, elle était assistante-photographe dans un petit magasin qui vendait de l’électro-ménager dans la bourgade du coin (une cité ouvrière crée dans les années 60 pour accueillir la populace qui allait extraire à pas cher le précieux gaz et le non moins précieux souffre).
Ils pensaient que leur fille ferait mieux de bosser au lycée plutôt que de griffonner des silhouettes sur ses cahiers. Nathalie pleurait beaucoup mais elle s’accrochait à son rêve et elle continuait de dessiner. Dans les marges, sur les copies, sur les cahiers des copines, sur les sacs US en toile verte, partout.

C’est Mamine, la grand-mère maternelle, qui a envoyé un jour à JPG, par la poste, le plus simplement du monde, les croquis de sa petite fille. Immigrée Espagnole, fuyant Franco, elle baragouinait mal le français et restait cloitrée chez elle depuis la mort de son mari. Elle avait été modiste, dans le temps. Il paraît qu’elle était connue, à Valence.
Je me souviens du jour où la réponse de Paris est arrivée car j’étais dans le salon avec Carole. Nous écoutions du Noir Désir, Aux sombres héros de la mer et parfois nous passions à U2, “Desire”, ce single dont je ne me suis jamais lassé. Tu vois, j’ai daté avec précision, la musique m’aide, 1989, je te dis.
On était dans le salon, donc. Et Nathalie, debout, en larmes, lisait la réponse de JPG. Manuscrite. Il y avait un numéro de téléphone. Elles tremblaient tellement, les deux soeurs, que je fus le seul à pouvoir tourner le cadran sans me tromper : Carole me lisait les chiffres un à un, je mettais mon index, tournais et lentement le gros cercle revenait à son point de départ.

– Ça sonne ! Ça sonne (je hurle en lui tendant le combiné)
Elle refuse de le prendre :
– Non ! Je dis quoi ? Je dis quoi ?
– Mais putain prends-le, ça sonne !
“Allo…?”
– Prends-le, prends-le !

C’était son assistante et elle avait dit “ah, il arrive, je l’appelle, ne quittez pas”.

Nathalie avait alors accepté de parler et IL avait su la mettre en confiance. IL adorait les dessins. IL voyait le potentiel. IL sentait la patte. IL croyait en elle. On écoutait, Carole et moi, l’oreille collée à l’écouteur. IL parlait d’atelier, de tissus, de petites mains, de visions, de sensations : c’était sa voix, la même qu’à la télé. On n’y croyait pas. C’était bien LUI.

Nathalie était montée à Paris la semaine suivante, ratant les cours. Mamine avait payé pour le billet de train. En cachette. Les parents n’auraient pas accepté : elle était à quatre mois de sa majorité mais tout de même. On a monté un bobard gros comme un camion. Elle allait dormir chez une copine pour pas rater un bac blanc et donc rentrer le surlendemain. Les parents ont gobé.

Moi, je dormais chez Carole de temps en temps, cette année-là et je ne sais pas pourquoi, je voyais bien que c’était encore plus bouché que chez moi. C’était plus affectueux, plus simple, plus aimant qu’à la maison mais c’était le prolétariat VS ma classe moyenne et ces gens ne voulaient pas, voilà, ils ne voulaient pas. On leur donnait, parfois, mais ils ne voulaient pas. J’ai toujours été bien accueilli. Toujours embrassé, bien traité, le meilleur lit, les petits plats dans les grands : je les faisais rire, leur fille ne risquait rien avec moi, mieux je lui apprenais plein de trucs et on riait beaucoup. Mais quand je disais que Nathalie aurait un avenir brillant (même moi je le sentais) et que Carole pouvait la suivre, on me regardait comme si je parlais Javanais, et un Javanais politisé, de plus.

Ils l’ont su, pour Nathalie. Elle s’est pris une sacrée dérouillée en rentrant. Manquer trois jours de lycée, tu penses bien.
Elle avait une lettre sur elle : JPG la prenait comme apprentie. On allait lui trouver une chambre, elle allait même pouvoir toucher un peu d’argent. Il fallait commencer rapidement. Les études, ce n’était pas son truc, à la gamine, et JPG disait que ça arrivait et que ce n’était pas grave. Elle avait “le don” (ou un autre mot qu’il avait écrit).
Elle allait partir loin.
Elle créait.
JPG croyait en elle.
Elle créait.

“Créer ? C’est un métier, ça, créer ?”

Bien sûr, ça a été No Way.

Le père l’a enfermée dans sa chambre, la mère venait la chercher pour partir au lycée le matin et attendait devant la sortie, le soir. JPG a téléphoné une fois et il s’est fait raccrocher au nez. Une fois. Pas deux. Il devait rester trois mois avant le bac et c’était la priorité.

Elle a dû rencontrer le type qui l’a mise en cloque peu après car je sais qu’elle était déjà bien ronde pendant l’été (nous étions partis tous les trois, Nathalie, Carole et moi dans un mobile home, à Mimizan). Un gamin dans le ventre comme porte de sortie. Toujours les mêmes combines, toujours les mêmes histoires. Elle n’a pas obtenu son bac, ni même au repêchage. Le type était le fils du boucher, le boucher cherchait une apprentie caissière pour sourire et rendre la monnaie et soulager les jambes de sa femme qui avait des problèmes de varices et Nathalie, en octobre, s’est fiancée et puis elle a tenu la caisse et puis l’année suivante, après la naissance de sa fille, elle s’est mariée et puis la femme du boucher est morte (ce n’était pas que des varices, apparemment) et Nathalie est devenue la femme du boucher qui tient la caisse et entend les potins et a toujours un mot gentil pour tout le monde.

Mamine est morte entre deux évènements : le retour raté de Paris l’avait minée mais quand Carole, dans un grand moment de courage, avait annoncé qu’elle voulait tenter médecine (j’avais 8 de moyenne sans bosser, elle tournait à 17, sans même ouvrir les livres ou écouter en cours), ce fut la guerre à la maison.

Les parents ne voulaient pas que leur plus jeune fille monte à Bordeaux, seule, dans un appartement. Il y avait une histoire de terminale prépa ou je ne sais plus quoi, la première se déroulerait à Pau mais la Terminale, non, j’ai oublié les détails. Mamine plaidait pour Carole et disait qu’elle pouvait payer pour le loyer ou même trouver une chambre chez des amis exilés à Bordeaux, si besoin. Sa fille la faisait taire et Carole hurlait dans un coin, avant que son père ne la cogne.

Si Nathalie avait abandonné ses rêves de tulle et de couture sans trop insister, Carole se rebella et partit dans un délire qui m’effraya : elle portait du cuir, se coupait les cheveux au rasoir (sa frange était irrégulière) et me donna tous les cd’s que je voulais : U2, Beatles, Sting, toute cette musique que nous écoutions ensemble et qui désormais lui semblait ridicule. Elle écoutait les Clash, elle écoutait les Ramones, elle écoutait les Sex Pistols. Elle fumait du shit, elle buvait et bientôt elle trouva un type de Pau qui lui proposait des trucs dont elle ne voulait même plus me parler. J’étais un bébé pour elle. Je ne comprenais rien. Elle voulait les faire chier et eux, étrangement, supportaient tout tant qu’elle restait sur place : elle tripla sa terminale et n’obtint pas son bac, bien sûr. Mais elle restait à la maison, dans sa chambre repeinte tout en noir.

Mamine est morte, à ce moment-là. Ça n’a pas aidé Carole.

Je suis parti chez les curés.
J’ai eu mon bac.
Je suis devenu infirmier.
Je n’ai jamais repris contact avec elle.

Parfois, quand ma mère va faire les courses au Champion, elle croise Carole à sa caisse qui l’embrasse toujours longuement et, en la vouvoyant comme elle le faisait déjà quand nous avions quinze ans, elle lui demande de mes nouvelles. Toujours.

244 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 21 comments

  • Anne-Laure dit :

    Je pleure.

  • Cathclaire dit :

    Terribles destins… Quelle émotion dans ce texte. Merci

  • Banane dit :

    C’est méchamment glauque!

  • Jean-Michel dit :

    Voilà ce que ca peut donner un papa et une maman !

  • Leto dit :

    C’est terrible ton texte. Dans tous les sens du terme.

  • jojo dit :

    Ca me rend triste pour elles… Tellement injuste. Est-ce qu’elles sont heureuses ?

  • FR_Jess dit :

    C’est triste. On sent ton attachement à Carole et Nathalie et je ressens du coup moi aussi de la tristesse pour elles.

  • Helolie dit :

    Très émue de voir JPG a incarné l’avenir, la liberté, l’idée qu’on peut oser, pour un nombre considérable de gens, même ceux qui n’avaient aucun talent et aucune envie de faire de la couture !
    Avec mon amie Sophie, on a pris le train. Merci JP.

  • Olivia dit :

    Ça ressemble presque à l’histoire de ma maman qui pouvait rentrer chez Dior comme petite main mais à qui ses parents ont dit :”si tu pas on te déshérite…”.Et à cette époque on n’envoyait difficilement promener ses parents…
    Triste histoire…

  • fannoche dit :

    Bouleversant…je suis emue par vos mot par cette histoire….

  • Corinne dit :

    C’est glauque et c’est comme ça. La peur de réussir des petites gens, je connais bien, ne pas sortir des rails, ne pas se faire remarquer ! Les roustes, les cris et se barrer en cloque de la maison… et dire que ça marche toujours en 2013. C’est l’enfer.

  • émilie j.... dit :

    Je pense etre dans le jugement mais… quel manque d’ouverture d’esprit !! et pour moi celà n’a rien a voir avec le milieu socio-pro; la preuve c’est que la mamie avait tout compris elle…

  • Karen dit :

    Partir avec le premier venu, le ventre rond, juste pour échapper a ses parents…et rater l’avenir dont on rêvait, et que de toutes façons, ils nous interdisaient…
    Il ne nous reste qu’un but, que jamais nos enfants ne pensent la même chose de nous…ne jamais voir le regret dans leurs yeux…

  • laurence dit :

    excuse moi mais … c’est dégueulasse de faire subir ça à ses enfants… les pauvres j’ai mal pour elles… tu parles qu’elles se sont barrées… j’espère qu’en plus elles ne parlent plus à leurs parents, ça leur ferait les pieds à ses co………. et que dire de la mère qui n’a pas su défendre ses filles…. moi aussi ça me donne envie de pleurer (@lopalomita)

  • Hadda dit :

    Ne jamais se laisser éteindre …

  • kangourourou dit :

    Wow, ce texte plein d’émotions comme je les adore. C’est précisément ça, qui me plait chez toi depuis le début. Tu sais rendre passionnantes les histoires de Monsieur et Madame tout le monde. Les “gens” me fascinent, pas besoin d’extraordinaire, pour m’embarquer on peut me raconter l’histoire de ma voisine de palier. Tout est dans la manière de le faire. Ce dernier paragraphe qu’on n’attendait plus espérant secrètement que l’histoire s’arrête là, et qui tombe comme un couperet, avec un gros CLAC cinglant. C’est ton style, et il est sacrément efficace.

  • Audrey dit :

    triste histoire…

  • zibeline dit :

    Pouh la la …
    Et c’est vrai que tu racontes bien ! Je réitère, mais tu vas nous manquer 😉

  • myster.i dit :

    Bon, ben je crois que viens de prendre un uppercut dans l’estomac… Je vais prendre l’air.

  • Hélène dit :

    Oh, ça tombe pile poil avec ce qu’il me fallait aujourd’hui, merci. Témoignage vérité, parfait.

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