Musique
Rester humble
1 septembre 2012
8

Je vois la fille chanter sur scène, dans la petite salle. Elle ouvre la bouche. Je ressens un truc spécial.
Je me tourne vers Corinne :
– C’est à part, non ? Je veux dire, c’est…hors du commun ?
– Oui.
– Je ne suis pas fan du répertoire mais il se passe un truc.

Je ne peux pas rester plus de deux chansons. A la troisième, je suis obligé de partir. Je dis à l’attachée de presse, Delphine, que je voudrais bien l’inviter au Figaro. Elle est heureuse :
– Oh, super nouvelle. Super.
– Ce sera ma première invitée.
– Génial. Je vais lui dire, elle sera contente. On n’a fait aucun média, encore, elle débute.
– Oui. Mais il y a un potentiel énorme, je le sens.

Elle débarque au Figaro quatre jours plus tard. Je me souviens encore de ses fringues un peu pourries, dans l’entrée, des deux musiciens qui ont l’air de ne pas avoir pris de douche depuis plus de 24h. Tout le monde les regarde. Le studio de télé, en sous-sol, est neuf : le petit groupe jure avec les murs sobres. La chanteuse se fait maquiller. En régie, je sens bien les regards moqueurs. “Cette saltimbanque n’a rien à faire ici”. Elle enregistre deux titres, j’en demande un troisième mais la réalisatrice fait la fine bouche :
– Trop de boulot, trop de temps de montage, ça suffit. Ils remballent, c’est dans la boite. Tu as de ces idées, toi…

Je sens bien que je gêne, de toute façon. J’ai été invité comme blogueur et me voilà présentant une émission musicale. Ils sont dépassés. Mais c’est dans mes cordes, je le sais, je le sens.

La vidéo est mise en ligne et puis une deuxième et puis une troisième (l’interview, maladroite, touchante, une de ses premières. Et moi ? Une de mes premières, aussi…). La “pouilleuse” s’en va, me fait la bise. Je ne la reverrai pas.

Deux ans plus tard.

Ce soir, en regardant le générique de fin d’Hugo Cabret, film de Martin Scorsese, j’entends la voix de “la saltimbanque”, de la chanteuse. Qui a fait du chemin, en à peine deux ans.
Par curiosité, je vais sur Youtube, observer les compteurs sous les vidéos de mon travail, de ces chansons, de notre rencontre.

16 millions de vues.
Deux chansons, une interview.
Seize putains de millions de vues.

C’est parfois dur de savoir qu’on a raison, avant tout le monde, sans bien pouvoir se l’expliquer.

C’est dur parce que personne ne vous croit.

C’est dur parce qu’un jour, on vous met de côté, en reprenant vos idées, vos projets, vos contacts. Et on vous chasse.

C’est dur et c’est la vie, aussi. Je suis parti ailleurs, en OFF. Bien plus heureux, bien plus libre.

Bref.
Je sais. Je sais qui a fait quoi. Et je sais que Delphine, l’attachée de presse, le sait aussi. Et je sais que la chanteuse, probablement, doit s’en souvenir, du canapé en cuir et de la maquilleuse et du petit journaliste intimidé qui la vouvoyait, gêné d’être le seul à croire en son invitée, gêné qu’elle puisse le percevoir, ce mépris tout autour. Si elle me lit un jour, j’aimerais juste lui dire :
– Merci d’être venue.

1654 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

About author

Related items

/ You may check this items as well

The House

Mon pays aussi, c’est l’Amour

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more
IMG_0103

2017 c’est (presque) fini

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more
1382865

6 bonnes raisons de regarder la Nouvelle Star 2017

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more

There are 8 comments

  • Shalima dit :

    Je m’en souviens très bien, de cette interview, de cette pouilleuse comme tu dis. J’ai beaucoup aimé au départ, moins après, mais elle restera celle découverte sur ta vidéo, son petit air d’oiseau perdu, son accent chantant, ses histoires de bals, sur un canapé. C’est sympa de connaître un peu le contexte, 2 ans après.

  • Matoo dit :

    (MOuahahahah la pouilleuse !! Rhoooo !)

  • Leto dit :

    J’aurais dit la saltimbanque tout bonnement plutôt que la pouilleuse. Etre saltimbanque, quand on vient au Figaro, c’est déjà une sorte de pouille non ? 😀

    Et, pour l’avoir aperçu en festival depuis, elle a bien un truc la petite.

    Dommage que la promo via une grosse chaîne de télé lui ai fait perdre un peu de crédibilité au début (chanter qu’on a pas besoin d’argent sur une chaîne qui représente le fric, c’est paradoxal quand même :D).

    Mais comme elle a l’air assez entière et nature comme nana, le temps fera son office et ne resteront que la présence scénique, le talent discret mais réel, la passion (en espérant que l’industrie ne lui bouffe pas ça) et le travail (et on sent qu’il y en a) ^^

  • gad dit :

    Cette histoire est presque poétique… mais c’est Zaz…

  • matt dit :

    ben c’est pas crédible.Zaz ” hors du commun ” ( sic )

  • laurence dit :

    et oui, rester humble car on doute, forcément quand on a raison contre les cons… mais ça fait plaisir quand on vérifie après qu’on a ou a eu raison ! ;-))

  • Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *