Vie quotidienne
Rien n’est jamais perdu.
24 décembre 2012
22

J’étais désespéré.
L’hôtel en face de la gare, à Osaka, n’avait aucune trace de ma réservation. Je ne trouvais plus le mail que j’avais imprimé en quittant Tokyo, avant de prendre mon train, fouillant désespérément mon sac pourtant presque vide mais j’avais un souvenir précis de son emplacement, sur le plan de la ville, je pensais avoir mémorisé le lieu, en tout cas, pile en face de la gare, pile. En pleine “Golden Week”, la semaine la plus chargée de l’année au Japon, c’était un coup à dormir dehors. Un malheur n’arrivant jamais seul, ma valise n’était pas là : je l’avais fait expédier par transporteur, pour voyager léger dans le train. Pas de réservation à mon nom, pas de valise contenant mes affaires, une pluie battante dehors.

Je n’avais sur moi que mon jean, mon tee-shirt, mon petit sac à dos avec dedans un livre, un iPhone totalement déchargé (le chargeur était stupidement resté dans la valise), une inutile paire de lunettes de soleil et un paquet de mouchoirs en papier. J’avais les pieds trempés.
J’étais arrivé quatre jours plus tôt, à Tokyo, comptant rester un bon mois au Japon : la première semaine n’était pas terminée que déjà la galère commençait. Je me dis alors, pour me rassurer, que tant que j’avais mon passeport et ma carte bleue, rien de pire ne pouvait vraiment m’arriver. Soudain, en touchant la poche droite de mon jean, je me rendis compte que j’avais laissé mon porte-cartes dans le bermuda de la veille. Et le bermuda était lui aussi dans la valise.

J’avais besoin de pleurer : il me fallait trouver un endroit plus discret que la réception de cet hôtel où personne ne m’attendait. Je sortis en me confondant en excuse et marchais un peu sans savoir où aller. La vue d’un occidental barbu, frigorifié, en larmes, ne manquait pas d’attirer à moi des regards surpris de Japonais qui détournaient rapidement la tête, pour m’éviter de me gêner encore plus. Il y avait un McDo sur ma droite et un petit temple plutôt moche un peu plus loin, à gauche. Je n’avais pas d’argent liquide alors je choisis le temple.

Sur un banc, sous l’auvent, alors que la pluie se mit à redoubler et que je pleurais encore plus fort, je sentis une présence. Un moine, fort jeune, de petite taille, souriant, dans une toge blanche, ceint d’une large ceinture vert pomme, un moine dont j’appris plus tard qu’il se prénommait Hiro, sans se soucier de mes larmes, me demanda mon nom et ma nationalité. Je répondis, étonné. Il frappa dans ses mains et parti en courant vers l’arrière du temple puis en revint avec un cahier à la main. Il l’ouvrit sur une page et je vis, manuscrites, des questions et des questions, en plusieurs langues, page après page, qui semblaient toutes lui être adressées. Il pointa du doigt une des dernières, rédigées en français et me demanda si je pouvais l’aider :

– “I’m desperate“, dit-il alors, d’un ton un peu trop mélodramatique, comme s’il se moquait gentiment de moi (et il me sembla qu’il le fit, l’espace d’un instant).

L’écriture était hachée, courbée et difficilement déchiffrable, même pour un Français. Je lus la phrase deux fois, la trouvant étonnante puis je poursuivis sur la demande, une phrase courte se finissant par une interrogation franche. La signature, large, partait vers le haut : Marie. Je me mis à traduire le tout en anglais puis, y renonçant, lui dit simplement :
– Cette femme vous dit que (…) et vous demande si (…) et à mon avis vous devriez lui répondre que (…)
– Oooooooooh. Ooooooh. Je vois, maintenant !
Il ne me remercia pas. Il réfléchit quelques secondes puis décida que le problème était réglé.

Me regardant de nouveau, il finit par me demander ce que je faisais là.
– J’ai perdu ma valise. Mon hôtel a perdu la réservation. Je suis tout seul.
– …
– Et je suis malheureux.
– Vous êtes sûr ?

Mon étonnement le fit sourire. Il répéta la question :
– Vous êtes sûr d’être malheureux ?
– Euh…Oui ? Enfin…Euh…Très malheureux, même ! (mais le son de ma propre voix, énonçant mon petit malheur un peu mélodramatique, me faisait désormais douter de ma peine)
– Vous êtes très malheureux ? Vraiment ?

J’étais déjà plus souriant, pour être franc. Alors que je tentais de trouver une réponse et qu’en même temps j’écoutais la petite voix en moi qui tâchait de parler depuis une heure et m’assurait que tout allait bien, en vrai, que j’étais au bon endroit, au bon moment, que rien de grave ne m’arrivait, cette petite voix que je n’avais pas envie d’entendre, préférant me concentrer sur mon angoisse, Hiro reprit :
– Pour moi, un garçon qui voyage sans bagages et sans attaches est un garçon libre. Je vous envie. Vous pouvez partir où vous voulez, quand vous voulez. N’est-ce pas ?
– Ben…Non, oui. Oui. Je sais pas.
– Vous avez toujours votre passeport ?
– Oui.
– Et de l’argent ?
– Oui (et en tâtant machinalement ma poche gauche, je me rendis compte que ma carte Visa était bien présente, oui, elle était là, alors que pourtant j’aurais juré…) J’ai ma carte de crédit !
– Donc vous êtes totalement libre, non ?
– Dans un certain sens, je présume.
– Alors vous êtes heureux.
– C’est une façon de voir les choses.
– C’est comme ça que je les vois.
– Vous avez de la chance !
– Non, je choisis de regarder uniquement ce qui m’allège. Attendez-moi. Je reviens. Je vais me changer.

Lorsqu’Hiro revint, quelques minutes plus tard, en civil, je me rendis compte de sa beauté et de sa luminosité pour la première fois. Il souriait de tout son corps et il était impossible de ne pas l’aimer, de ne pas avoir envie de lui sourire en retour. Il ne me proposa rien, il ne me demanda rien : nous marchâmes toute la journée ou presque, en parlant des heures. Il avait cessé de pleuvoir. Son restaurant préféré servait des algues en soupe, son magasin préféré proposait une patisserie (?) un peu trop rouge pour être honnête et son temple préféré n’était pas, de loin, dans le Top 10 de mon Lonely Planet mais ses paroles me faisaient du bien et ses attentions permanentes me permirent de marcher, encore et encore, jusqu’en milieu d’après-midi, où je commençais à râler de nouveau, car la pluie revenait. Mon guide d’un jour sentit ma fatigue. Je fus prudent en formulant ma demande, ne voulant pas le heurter, ni crever en une parole la bulle de douceur et d’accompagnement dans laquelle je venais de passer plusieurs heures :

– J’aimerais me poser un peu. M’allonger.
– Va dans un hôtel !
– Comme ça, sans réservation ? (et de nouveau l’angoisse surgit)
– Pourquoi tu veux réserver ? Tu es prêt à prendre une chambre, là ? Prends une chambre ! Tu réfléchis trop, William…

Autour de moi, il y avait deux hôtels, plutôt bas de gamme. Le premier était accueillant, avec sa façade bleu marine et son logo jaune qui ressemblait à celui d’Ikéa. Le second, plus petit, avait une énorme souris verte en plastique, de plus d’un mètre, posée en haut des marches menant à l’accueil. Je choisis la souris. Hiro m’accompagna.

– Bonjour, je voudrais réserver une…Pardon, bonjour, je voudrais une chambre, s’il vous plaît.
– Bien sûr. Vous avez une carte de crédit ? Passeport ?
– Oui, voilà.

Le monsieur glissa ma carte dans sa machine et son ordinateur bippa :
– Alors, votre valise est là, derrière, et la chambre est prête depuis ce matin, nous avions bien reçu votre demande pour une early arrival.
– Pardon ?
– Votre valise est là, derrière et votre chambre est prête.
– Mais…Je…

Hiro me regardait, son visage était impassible. Je n’en revenais pas :
– Je suis au bon hôtel, vous êtes sûr ?
– Oui, monsieur, vous avez bien réservé avec Expédia ?
– Euh…Oui.
– Et la chambre est prise pour deux nuits ?
– Oui.
– Alors voilà votre clef. Le petit-déjeuner est servi à partir de 6h30.

Alors que nous étions dans l’ascenseur, tous les deux, nous rapprochant déjà pour entamer la soirée, il me dit, très sérieusement :
– Rien n’est jamais perdu, tu vois.

(Quand je lui parle de cette journée, parfois, sur Facebook, près de 16 mois après, il me répond toujours invariablement les mêmes choses :
– William, tu ne crois pas assez en toi.
– Rien n’est jamais perdu.
– Tu dois arriver là où tu es censé arriver et nulle part ailleurs.

Quant à lui, il joue désormais dans un Brass Band un peu gay, à la Fac de San Francisco. Il a l’air d’avoir repris ses études et d’avoir quitté le Japon, depuis un an. Ne me demandez pas comment, ni pourquoi, je ne sais rien de sa vie, nous sommes simplement amis Facebook, désormais. Il like mes photos, je like les siennes et nous avons en commun cette journée, et cette nuit, à Osaka, dans ce qu’il me semble être une autre vie…)

302 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 22 comments

  • luna dit :

    merci pour ton texte, quelle leçon de vie…
    et puisque c’est le jour joyeux noël 🙂

  • nelly du labo dit :

    un vrai bonbon ce texte ! et comme il fait du bien par ce temps de” fêtes” ! un vrai texte…au bon moment …merci.

  • Laurence dit :

    Incroyable on a l’impression que tu as traversé un rêve … C’est fou cette leçon de vie … Ça m’aurait perturbé en même temps – bon Noël william (@lopalomita)

  • La Lilloise dit :

    Vous avez toujours le chic pour me redonner espoir… merci beaucoup. Joyeuses fêtes !

  • Florence dit :

    J’aime ta plume et je t’aime toi. Joyeux Noël ✭✭✭

  • Snail87 dit :

    Joyeux noël Monsieur Félix !

  • Sandrine dit :

    Quelle belle histoire! Un beau conte de Noël… Merci…

  • JacquieB dit :

    Quelle belle leçon dans votre récit mais surtout quel bonheur de vous relire .. je vous souhaite de bonnes fêtes de fin d’année et je vous embrasse.

  • karine b. dit :

    merci 🙂

  • fonteneau dit :

    I like. … as many times. Bon noël william et nouvel an.

  • pskl dit :

    Merci, belle douceur pour cette période de fêtes. Mieux qu’un conte une histoire qui redonne de l’espoir.
    Continue à vivre ainsi pour nous enchanter de tes récits.

  • fred dit :

    mais oui, j’adore!!! comment ai-je pu laissé de côté William? merci merci..
    et Bonne année à toi, que 2014 t’apporte reponses à tes questions, et te permette d’aussi belles rencontres!!

  • The B. dit :

    Le temps n’est rien quand on a Hiro avec soit ! Demande à Ando ! (Comment ça je regarde trop de séries ? Mais non, je proteste. Hého c’pas moi qui ai croisé interviewé les frères Petrelli, hein ^^)

    Bises 🙂

  • Peggy L dit :

    C’est une bien jolie histoire !!!!

  • Mère Teresa dit :

    C’est une histoire qui ne pouvait arriver qu’au Japon, j’ai l’impression. Heureusement que ce moine était sur ta route.

  • Snail87 dit :

    Dis donc, on t’aurait pas aperçu hier dans le petit journal au moment du reportage sur les pièces jaunes dans les bureaux de la rédaction ?

  • Pmgirl dit :

    Super!!! Ca m’a fait tout bizarre de te voir au coin de l’écran…

    • William dit :

      Je n’aurais jamais pensé qu’ils gardent la séquence. J’étais tout étonné ! Ma première semaine de boulot.

  • Snail87 dit :

    ça me fait plaisir, il y a au moins deux ans que je t’avais dit que je te verrais bien sur C+ et tu avais répondu plutôt par la négative… Encore 6 mois et on te verra le midi auprès d’Ali Badou…

    • William dit :

      Ah, écoute, je n’ai pas envie, pour le moment, de refaire de l’antenne mais je ne dis jamais “jamais”. On sait pas. Pourquoi pas. Mais pas avant la rentrée et pas sur un format très spécifique, avec une équipe chaleureuse.

  • Bacalhau dit :

    Mais quelle platitude…

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