Musique
Rupture, clash, maladie, insuccès : Cocoon revient de loin. Je raconte.
26 août 2016
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FIN JUIN 2016. UN HÔTEL BRANCHÉ DU NORD DE PARIS. IL PLEUT DES CORDES.

J’ai croisé Mark Daumail pour la première fois en 2010, lorsque je travaillais chez Universal. Il était fan de Paul McCartney, moi aussi. On pouvait échanger des heures sur un obscur morceau de 1973, le rêve absolu pour moi, surtout quand Mark prenait sa guitare et chantait pour mes oreilles émerveillées (ou en vidéo, ici, une cover magique de “Junk”, enregistrée en une prise seulement…). On se recroise plein de fois.

Album solo. Quatre ans plus tard. Un week-end chez lui, pour parler du temps qui passe, des différends entre membres du groupe et des Beatles, what else. Son fils naît. Problèmes cardiaques. Mark est super anxieux, je n’ose pas trop le déranger, on se perd un peu de vue.

2016, ENFIN.

Mark Daumail a tellement changé, depuis deux ans. Je ne le reconnais presque plus. La sortie du nouvel album de Cocoon vient d’être repoussée de trois mois (ce qui n’est jamais très bon signe, dans le business) mais il reste très zen, voire amusé par la nouvelle : “C’est génial, on va avoir encore plus de temps pour le travailler…On a signé deux gros trucs pour la rentrée, on repousse pour la meilleure des raisons, je suis hyper content…Il est tellement bien, cet album…Tu as pu l’écouter ?

Oui, Mark. En boucle, une quinzaine de fois depuis deux jours.

Je fais partie des rares fans du précédent, en solo, largement ignoré par le public mais encensé par les critiques. Un Mark en solo, sans Morgane, s’affranchissant du nom “Cocoon” pour la première fois et pondant 7 ou 8 titres / singles d’affilée sur un album qui n’en demandait pas tant.

IMPOSSIBLE DE NE PAS SUCCOMBER À “MONSTERS” OU AU TITRE BONUS “STORM” (UNE TUERIE SUR SCÈNE). VIPER, MISTAKEN, CAROUSELS. YOU NAME IT : QUE DES BOMBES.

Enfin, je me comprends, pour les rares ayant entendu l’album. Principalement dans les rédactions. La faute à deux clips vaguement arty, un peu ratés, oui, à une sortie risquée sous son seul nom très peu assumée par le chanteur à l’époque, aussi… Chanteur qui se rongeait les ongles jusqu’au sang en se demandant comment son public & ses haters allaient l’accueillir et, pour être complet, à une rupture pro slash amicalo-artistique avec Morgane après des années à courir les festivals, à arpenter les scènes worldwide, à balancer les tubes et les clips et les interviews, le tout bien souvent entre deux cuites, entre deux joints ou entre deux lendemains de fête.

Mark (Marc avec un C, donc, à l’époque) n’était pas heureux du temps de Cocoon. Des comptes à régler avec sa mère, des comptes à régler avec le succès, massif, des comptes à régler avec les filles, faciles à tomber malgré une timidité surhumaine et un manque de confiance en soi qui dépassait l’entendement avec un tel physique et un tel talent.

Mark était le cerveau de Cocoon, il composait, écrivait et sortait les vannes un peu lourdes. Morgane en était-elle l’âme ? Le duo fonctionnait aussi grâce à cette inégalité, criante et devenue pesante pour Mark après des années à partager ce qu’il ne voulait plus vivre à deux.

CE N’ÉTAIT PAS UN RAPPORT DE FORCE MAIS UN CONSTAT DE FAIBLESSE QUI ACHEVA LE GROUPE, À LA FIN. IL N’Y AVAIT PLUS D’ENVIE.

Il ne restait que des refus de moins en moins polis, des phrases pleines de sous-entendus, des soupirs et pas mal de “I NEED MY SPACE, THANKS”, porte claquée et panneau SENS INTERDIT retourné inclus. Mark faisait (enfin) sa crise d’ado et entrait dans l’âge adulte, par la grande porte, seul, nu, superbe et l’album “Speed of light” l’illustra magnifiquement bien. Il mérite une écoute apaisée, côte à côte avec le nouveau Cocoon, “Welcome Home”, dont il est le pendant parfait. Le jour et la nuit. Le Yin et le Yang. L’un pouvant parfaitement vivre sans l’autre mais le second ne se comprenant pas aussi bien sans une écoute de cette “prequel” nécessaire, cathartique et jouissive.

IL ME RESTE PEU DE CHOSES INTÉRESSANTES DE CETTE RENCONTRE AVEC MARK DAUMAIL, UNE APRÈS-MIDI PLUVIEUSE DE JUIN.

Sa prise de confiance est spectaculaire : il est revenu en pleine forme, apaisé, comme un père de famille qu’il est désormais, habitant loin de Paris, portant seul le nom du groupe qui l’a révélé il y a plus de dix ans. La paix avec Morgane est signée, il n’y a plus de problème entre eux. Le nouvel album est une réussite et le moment le plus surprenant demeure un duo avec…un homme. C’est pourtant du pur Cocoon. Clairement. Un Cocoon V3. Au début avec Morgane. Seul. Désormais avec d’autres. Femmes. Homme.

Mark ose désormais chanter avec un autre homme. Et je ne vais pas sortir mon dictionnaire des synonymes pour jouer le critique musical, chanson après chanson. Le résultat est juste brillant. La preuve que le deuil a été fait. Que le désir est revenu. Qu’il est désormais prêt à assumer que Cocoon va bien, après une tempête de quelques années.

Mark a retrouvé la formule magique…et sait désormais répondre aux journalistes, jouant à merveille avec les questions gênantes pour bien les éviter. Je n’ai pas retrouvé l’artiste en insécurité maximale que j’avais quitté quelques années plus tôt. À la place, un jeune trentenaire bien dans ses bottes, souriant, heureux. Et formidablement à l’aise avec un album qu’il sait réussi. Mais forcément plus formaté dans ses réponses… sauf lorsqu’il se souvient que c’est moi. Rarement pendant notre entretien. Allez, ce n’est pas grave. Mark, ton album est une réussite.

ENREGISTREMENT. MICRO, UN DEUX UN DEUX

(Mark : Comment tu vas, toi ?

Moi : Rupture…Mon ex…Blablabla…Blablabla…

Mark : C’est fou comme on les aime, les gens qui nous font souffrir…)

William : Ah ben tu dis, tu commences fort. On peut parler un instant de ta déception après la sortie de ton premier album solo, les ventes n’étant pas à la hauteur des critiques. Tu l’as mal vécu ?

M : Oui. Mais tu sais que les gens viennent vers moi, depuis quelques mois, pour m’en parler ? Ils avaient besoin de le digérer. Moi, de mon côté, je n’ai pas eu le temps de mal le vivre, je suis devenu papa quatre mois après sa sortie et j’avais d’autres chats à fouetter. Pour la première fois de ma vie, je suis devenu responsable de quelqu’un, mon fils, alors qu’avant, j’avais passé une décennie à me laisser porter par le truc et à désirer qu’on me gère. Même à la maison, tu sais, j’étais “le chanteur”, “la star”…Et puis il est arrivé. Mon fils est devenu ma priorité. On a arrêté toute la promo alors que l’album commençait à décoller. Mais j’avais la tête ailleurs, désolé.

Le truc le plus amusant de toute cette histoire c’est que j’ai désormais chez Barclay deux contrats : Mark Daumail et Cocoon. Artistiquement, je suis plus libre qu’avant : les prog’ électro vont dans Mark Daumail et Cocoon est mon projet folk/vocal. Mais ce projet solo m’a libéré. Je ne me pose plus aucune question sur ma légitimité, que ce soit avec mon nom ou sous le nom de Cocoon.

William : J’ai lu à peu près partout que tu avais composé cet album dans la chambre d’hôpital de ton bébé, super malade, avec ta guitare, et que quand tu avais fait écouter les titres, on t’avait dit “oh, mais c’est du Cocoon”. Comme si tu avais des dossiers inconscients dans ta tête où tu classes des morceaux en fonction des moments et du mood. C’est marrant. Dans les moments de fragilité, tu recrées un…cocon…

M : Oui. Ma guitare prenait la poussière depuis deux ans dans un coin du studio. J’étais en permanence sur mon synthé, mes boîtes à rythme.Et là, d’un coup, voir mon bébé en couveuse, plein de fils et de câbles, dans une chambre d’hôpital, le gros choc. On était super, super mal avec ma femme. J’ai grandi d’un coup, avec cette histoire. Jouer de la guitare à côté de lui l’a fait réagir. Il bougeait la tête, la vie passait à travers le son. Bonnes ondes…J’ai donc continué. Que des chansons joyeuses. Lumineuses. Pour lui.

Après avoir écrit tous les jours, à ses côtés, j’ai fini par accoucher d’un bon paquet de chansons. Et tout le monde me disait : “Wow, Cocoon revient…”

J’ai donc logiquement appelé Morgane pour lui faire écouter les morceaux mais elle ne semblait pas trop avoir envie de me rejoindre et elle n’avait clairement pas le temps de bosser avec moi. J’ai accepté sa décision.

William : Cet album est donc parti d’un drame personnel que tu as transformé en un moment de joie. À l’opposé du précédent album qui ne parlait que de mort, de suicides, de…

Mark : C’était l’horreur. J’étais tellement en colère à l’époque.

William : Ce nouvel album de Cocoon est frustrant. Que les chansons sont courtes !

Mark : C’est la touche Cocoon, ça, les chansons durent rarement plus de trois minutes. Tu vois, tu commences à aimer, c’est bien. Toi qui te barrais au milieu de nos concerts…(rires)…

William : C’est vrai. Qu’est-ce que je m’ennuyais aux concerts de Cocoon. Debout, en plus. Argh. Et ces chansons qui nous plombaient le moral (rires). Argh. Alors que là : le soleil, l’amour, la joie, le bonheur, la vie. Le gros coup de barre de 180 degrés.

Mark : J’étais dans l’instinct, face à mon gamin, en écrivant ses titres. Dans l’instinct animal de survie. Envoyer de bonnes ondes à quelqu’un pour le soutenir, de la chaleur, de la couleur musicale qui soigne. D’humain à humain. Le vrai challenge a été ensuite, en studio, en écoutant de nouveau ces maquettes sur mon téléphone, de ne pas perdre cette authenticité et cette simplicité. Il ne fallait pas laisser sur le carreau cette énergie de vie.

William : La voix, c’est toi, pas de doutes, on retrouve ce qu’on connaissait. Mais il y a un bond en avant niveau production. Les cordes…Non mais les cordes, quoi…

Mark : C’est moi aussi, tu sais (rires). C’est la première fois que je produis un album à 90%, cordes comprises. Je suis très touché par ce que tu viens de dire. Merci. C’est mon quatrième album, quand même, je commence à maitriser un peu mieux mon travail… À savoir ce que je veux, les erreurs que je ne veux plus reproduire. Le côté technique du truc, je le comprends. L’inspiration est une chose mais ensuite il faut savoir aller plus loin, repousser des limites en studio, expérimenter sans trahir et ça, c’est désormais l’expérience qui parle.

(…)

Quand Morgane a dit non, j’ai été super emmerdé car je savais que je n’allais jamais trouver aussi bien qu’elle. Morgane a une voix extraordinaire. Il me fallait trouver autre chose. Une autre couleur, une autre personnalité. Je voulais retomber amoureux d’une autre voix comme j’étais tombé amoureux de celle de Morgane au début. Après avoir chanté plus de sept ans avec elle, c’était très dur. Et puis cette présence, sur scène, aussi, très forte. Et j’ai fini par retrouver d’autres personnes, en me laissant porter. Le Karma, comme tu dis souvent…

Mais si Morgane veut revenir chanter demain à l’Olympia, elle est évidemment la bienvenue, elle fait partie de l’histoire du groupe, plein de chansons de Cocoon, sans elle, n’auraient jamais été aussi belles. Elle vient chanter tous les titres qu’elle veut en tournée.

William : J’ai beaucoup aimé les peintures qui illustrent l’album. C’est quoi ton envie, derrière ?

Mark : je voulais avoir une peinture différente par titre, que chaque chanson soit illustrée par la représentation d’un batîment (un hôpital, une église, une maison, etc.) Chaque album de Cocoon tournait autour d’un concept : la baleine puis l’accident d’avion et celui-là c’est le foyer. Déjà, il y a peu d’albums autour de la famille, j’avais même pensé le nommer “Family Album”, pour tout te dire. Je cherchais une artiste un peu naïve et je l’ai trouvé : ‘Esther Pearl Watson, elle a mon âge, elle vit à Los Angeles. Elle a pris quatre mois pour peindre 14 tableaux et c’est bien la première fois que j’ai tout l’artwork d’un album avant que le disque ne soit fini !

William : Une remarque. Sur l’album précédent, on pouvait faire son marché entre les singles potentiels. Sur le nouveau, à part “I can’t wait”, un tube, c’est moins “jouable en radio” tout de suite…

Mark : Oui ! Je n’ai pas réfléchi comme ça. Mais je suis hyper serein. Et les retours que j’ai sur mon travail le sont aussi. C’est très posé. Personne ne saute au plafond en me disant “Congrats, tu as sorti l’album de l’année !” mais j’ai de jolis mots associés à sa sortie. De belles phrases qui me touchent. J’ai été compris. J’aurais pu retrouver une certaine formule “Cocoonesque” en appuyant sur certains boutons, en tirant sur certaines cordes mais je ne l’ai pas fait. Je n’en avais pas envie. Je voulais rester sur un album familial. Home made. Les bonnes ondes. Je ne suis absolument pas nostalgique de cette période où Cocoon était MASSIF. C’est même un soulagement que ce ne soit plus le cas. J’ai adoré, ne te méprends pas. Mes deux Olympia de 2010 resteront parmi les moments les plus forts de ma vie. Le deuxième est même le meilleur concert de Cocoon de tous les temps. Point. Je suis sur autre chose, maintenant. Et la tournée restera aussi dans une certaine ambiance, dans une certaine sérénité. Je veux préserver l’état d’esprit du disque.

Crédit photo ®Yann_Orhan

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There are 3 comments

  • Sofy dit :

    Ça donne envie d écouter en tout cas ! Plus personnellement, le passage “Envoyer de bonnes ondes à quelqu’un pour le soutenir, de la chaleur, de la couleur musicale qui soigne. D’humain à humain” me fait dire que c est vraiment pile ce dont j ai besoin ces jours ci 😉
    Et merci William de susciter cette envie

  • ZWP dit :

    Merci pour la découverte du travail solo… aussitôt écouté, aussitôt acheté 🙂

  • J’aimais Cocoon et je n’avais pas écouté l’album solo. Merci pour cette belle interview.

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