Vie quotidienne
Sagesse et bonté
9 décembre 2018
5
bonté

“Peut-on trouver sagesse plus grande que la bonté ?”

Jean-Jacques Rousseau

Il y a, dans les règles de la fraternité à laquelle j’appartiens, une règle de non-médisance entre membres : nous ne devons pas cancaner, dénigrer ou ragoter sur les uns et les autres, une fois le groupe de parole achevé, et nous devons maintenir entre nous un espace de camaraderie et d’entraide.

C’est tout con, dit comme ça, cette règle qui semblerait un peu niaise, et ça pourrait couler de source ou au contraire rester un voeu pieu mais non, nous faisons attention à rester dans les clous, je n’ai jamais entendu quelqu’un dire du mal de quelqu’un d’autre, depuis que j’assiste aux réunions chaque semaine.

Et moi, dans tout ça ? C’est amusant, mais d’avoir édictée par écrit (et d’énoncer pour le groupe, à voix haute) cette règle m’a imposé une ouverture intellectuelle et une forte dose d’empathie pour les témoignages et les personnes derrière que j’entends à chaque réunion. Je dois cacher mes préjugés, mettre un couvercle sur mes idées reçues, imposer à mon cerveau de ne pas accoler des stéréotypes à des vêtements, des intonations, des lenteurs dans l’expression ou la lecture, je me force à accepter la bienveillance dans le langage, je me fais violence quand on vient me parler alors que socialement j’estime que nous ne nous serions jamais rencontrés ailleurs et que nous n’aurions jamais échangés hors de ce cadre, et enfin, ce qui est pour moi le plus compliqué, je tâche de ne jamais juger ce que j’entends…Ni même de vouloir trouver une solution immédiate. Je garde pour moi mes pensées, mes idées, mes intuitions et je demande avec humilité, en fin de réunion, si je peux aider. Souvent, la réponse est négative. Alors je me contente de serrer l’autre dans mes bras, de dire que je suis là si besoin, je range ma chaise et je dis “A la semaine prochaine…”

Je commence à réaliser que ce cadre de bienveillance imposé est une bénédiction tant il permet à chacun de se livrer sans filtre et à tous de comprendre que l’espace de parole est le nôtre, qu’il faut l’utiliser à fond et que la bienveillance dans la pièce est réelle. Chacun fait comme il peut pour lutter contre ses addictions (certains en ont plusieurs) mais tous ensemble nous cessons le combat entre nous l’espace d’une heure. Un endroit neutre. Un endroit bienveillant. Un espace de liberté.

Je ne réalise pas vraiment ma chance lorsque j’y suis mais je frémis de ma fragilité et de ma bêtise lorsque je me retrouve à dire des horreurs (ou le simple fond de ma pensée) au bureau, entre collègues ou avec des amis sur untel ou untel. Le filet de protection de la réunion n’est plus là et je me retrouve, sans la moindre empathie, à tailler machin (étant un spécialiste du “en même temps”, je trouve toujours autant de qualités que de défauts aux gens et je suis capable de les aimer à la hauteur de ce que je les ai taillés quelques instants plus tôt. Je ne déteste réellement personne à part Laurent Wauquiez, je crois…) ou à baver sur truc, ce qui ne me rend ni plus intelligent, ni plus heureux.

Entendons-nous bien, je ne passe pas mon temps et mes journées à dire du mal d’autrui, car je trouve ça assez vain et assez…facile…mais je me surprends parfois à persifler et je ne me trouve pas très beau dans ces moments. Je vis au milieu des commérages, comme nous tous, la plupart du temps, mais je perçois ma chance d’être aimé pour qui je suis, écouté pour ce que j’ai à dire, et valorisé à la hauteur de mon âme, par autrui, lorsque je parle devant 20 personnes en réunion et, plus encore, lorsque je me retrouve à discuter avec eux, après.

C’est une sensation inédite et très, très apaisante.


Je démarre mon activité de thérapeute début janvier sur Paris, en cabinet.

Je me suis demandé si cet espace, ici, devait continuer à exister. Peut-on aller voir un thérapeute et lire ses pensées sur le web ? Ma superviseur pense que oui car seule importe la relation, sa qualité et sa profondeur.

Vous en pensez quoi ?

 

5897 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

About author

Related items

/ You may check this items as well

wave-2211925_1280

Le monde du silence

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more
joshua-fuller-207188-unsplash

Secrets des couples qui durent

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more
Rotterdam

L’impermanence des choses

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more

There are 5 comments

  • Séverine dit :

    Magnifique nouvelle pour le cabinet! 2019, année du renouveau?

    Continuer d’écrire ici? Tant que tu y prends du plaisir, pourquoi arrêter? Si un jour tu n’auras plus rien à raconter, la question ne se posera pas ce sera naturel. Tu le sentiras comme une évidence! Ta superviseur a très bien choisi ses mots.

    Concernant l’espace de parole, c’est quelque chose que je ne connais pas. Un lieu où on ne juge pas. Cela doit faire du bien!
    En fait j’ai une autre façon de voir depuis quelques mois. La personne qui m’a «r-éveillée» m’a dit un truc tout simple qui m’a fait un électrochoc: Jugement il y aura toujours. Il faut simplement s’en foutre.
    Littéralement. Moi qui pensais avoir un problème avec le regard des gens, et bien pouf disparu! J’ai toujours des flashs par moment, avec un mot, une phrase ou une odeur bien précise. Ça ne part pas comme ça par magie. Mais quel bien cela m’a fait d’entendre ça!
    C’est humain de juger. Tout le temps pour certaines personnes. Parfois pour d’autres. Juger, donner son avis. C’est aussi développer son esprit critique d’une certaine manière. Mais c’est clair que le faire au dépend d’une autre personne n’est jamais agréable, surtout le jour où on se trouve être cette personne. Et je prends rarement des pincettes quand j’ouvre la bouche! Parfois j’aimerais revenir en arrière et modifier ma parole pour débloquer une situation compliquée. Je le fais après mais c’est plus délicat à gérer et cela m’apprend plein de petites choses! Rien n’arrive par hasard 😉

  • yotsuya dit :

    Oh ! super, pour le cabinet… ça fonce dis donc. Bravo !

  • Julie dit :

    Perso j’ai googlisé le nom de ma thérapeute au bout de 2 ans de suivi. Ça vaut ce que ça vaut… Je peux très bien comprendre tes réticences à continuer à écrire ici. Et en même temps, cet espace de liberté, ici… t’en as besoin, non ? (et pis pour tes futurs patients, on aura qu’à leur dire que tu racontes que des conneries. Ils nous croiront vu qu’on est là depuis longtemps 😉

  • Simone dit :

    Je t’ai lu et je ne sais pas du tout si tu dois continuer ou pas à écrire ici. Je crois, avec mon expérience de patiente que je n’aimerais pas savoir qui est, et que fait mon thérapeute. Je ne voudrais rien savoir de lui. Ça a pu être le cas pour le moment.
    Ce que tu livres ici est fort, intime, je n’aimerais pas avoir l’impression de te connaitre, je ne pourrais plus me confier à toi de façon neutre. C’est ma façon d’être à ce lien particulier avec un thérapeute. Il sais presque tout de moi mais je ne dois rien savoir de lui. Il doit être comme une page blanche pour que je puisse me raconter. Il doit être “à moi”, au moins au début.

    Pour les commérage pense aux accords toltèque, je les avais affiché dans mon bureau car si il y a bien un lieu où je bavasse c’est le travail!

    Félicitation pour ton cabinet en Janvier, tu dois être fière de toi. Moi je suis heureuse pour toi en tout cas!

  • Olivier dit :

    Je vais me contenter de relayer une question qui s’est posée dans le cabinet de mon psy il y a quelques semaines : qu’est-ce qui fait qu’une personne peut s’autoriser à penser qu’elle est prête à exercer comme thérapeute ?

  • Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *