Vie quotidienne
Ta souffrance est très relative
6 mars 2012
38

J’ai mal aux dents, en ce moment. Je me suis fait poser des implants (trois) : deux en bas, un en haut. Le stomato m’a creusé la mâchoire avec une perceuse, pour résumer. Durée totale de l’intervention : 2h30. Je n’ai rien senti pendant. Je déguste ma race depuis : les chairs cicatrisent, la gencive est douloureuse et la greffe de moelle contre mon os fragilisé me démange. J’oscille entre des douleurs à 2/10 et des douleurs à 6/10 avec des pointes à 7/10, soudain. Cela m’est intolérable de souffrir. Mon stomato trouve mon état dentaire “normal” (même si un point a pété) et me propose du Daffalgan Codéïné. Si j’ai quand même mal avec mes 3 grammes quotidiens, ce n’est vraisemblablement pas son problème. Il n’a pas d’autre solution. Toujours la même prise en charge catastrophique de la douleur dans ce pays.

Niveau 1
Je me souviens de cette femme qui voulait un Atarax avant chaque prise de sang, parce qu’elle supportait pas son angoisse. Elle nous avait tellement saoulé qu’on lui filait, de guerre lasse, pour pas batailler des heures.

Niveau 2
Il y avait ce chirurgien en retraite qui avait exigé qu’on lui verse un tube entier de jesaispasquoicaïne sur sa plaie (cicatrisée) de genou, avant qu’on lui ôte les points. Ce qui ne fait jamais trop mal, sauf au cou ou sur des testicules, allez. Oui, on peut se retrouver avec des points sur les testicules. Avec des points partout sur le corps, hein. Enlever des points, ça tire un peu mais c’est supportable. Du moins de mon point de vue. Celui du mec qui tire sur les points avant de les couper.

Niveau 3
Il y avait ce perv qui touchait les fesses des filles pendant qu’elles faisaient sa toilette. Il avait été opéré de la prostate et prenait un plaisir fou à voir toutes ces femmes autour de lui, aux petits soins. Matant les décolletés, insinuant des cochonneries, le gros pépère qui s’imaginait sexy. Les filles en pouvaient plus. Au moment de lui enlever sa sonde urinaire (douleur supposée 3/10, plus désagréable que réellement douloureux, je le sais, j’en ai eu une), il avait pleuré d’angoisse et exigé une piqure de calmant dans les fesses, arguant de son amitié avec le chirurgien chef. La médecin de garde (une belle femme) avait prescrit sadiquement une injection d’eau salée dans son quart supéro-externe pour lui apprendre la vie. Douleur intentionnelle provoquée par l’injection : 6/10. Prends ça dans ta fesse, mec.

Niveau 4
Moi, en ce moment. J’ai du mal à trouver le bon mot et je m’arrête parfois de parler en pleine phrase quand un pic de douleur surgit. Je fronce les sourcils toute la journée. Soudain, hier, après être allé m’acheter mon jus de Coco Bio à Naturalia (vis ma vie de bobo) et avoir parlé de tout sauf de ça à la caissière, je me rends compte que je n’ai plus mal. Pendant dix secondes. Rien que l’idée que je n’ai plus mal me fait penser au mal. Qui revient deux minutes après.

Niveau 5
Cette conne ne sait pas faire une gazométrie. Elle trifouille avec son aiguille plantée à 90 (!) dans mon poignet, l’enfonçant, tournant, cherchant l’artère. La zone est si inervée que je palis un peu plus à chaque instant. Pointe de douleur à 6/10, 8/10. J’ose pas lui dire de passer la main à une autre nana. Quand on sait pas, il faut bien apprendre. Oui mais elle, elle est nulle. Tu as des gens qui ne sauront jamais conduire correctement, jamais embrasser correctement. C’est pareil pour les prélèvements.

Niveau 6
Le monsieur a une plaie ouverte qui va du haut de ses orteils à la cheville : creusée, purulente, on dirait un cratère pizza, je crois me souvenir que c’est un ulcère variqueux. A chaque fois que je cure dedans (je suis obligé) il mord son oreiller et une larme silencieuse coule sur sa joue. Je me cristallise au-dessus de sa plaie, la lancette à la main, attendant la suite. De la main, il me fait signe :
– Allez, allez, continuez, plus vite on fera, plus vite on en aura terminé.
J’enfonce ma curette dans du pus presque solidifié. Je gratte. Il se cambre et gémit, il est presque bleu de douleur.

Niveau 7
– Je vous en supplie, je vous en supplie, faites quelque chose.
Je ne me souviens plus de son âge ou de sa pathologie mais je me rappelle très bien de sa plainte. Elle m’a chopé le poignet et ne le lâche plus. Ses yeux m’implorent : elle n’a pas besoin d’en rajouter, j’ai compris qu’elle avait vraiment mal. Je vais voir le médecin qui, excédé, me balance :
– Efferalgan x 3.
– Mais Docteur, elle a très mal.
– Elle simule.

Une heure après, sonnette d’urgence. C’est le médecin qui a appuyé, entendant pleurer dans une chambre alors qu’il rentrait chez lui. La chambre de la femme souffrante. Il m’engueule :
– Mais elle a VRAIMENT MAL, ENFIN ! Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ?


Je sors de l’hôpital. Mon frère est dedans. C’est le jour de sa TS. Je rate le trottoir. Me tord la cheville. Éclair aveuglant dans les yeux, douleur chaleur explosion dans le corps, je manque m’évanouir, je ne peux plus poser le pied (diagnostic trois heures après : entorse sévère avec déchirure ligament), je ne peux plus penser, je ne peux plus respirer de peur d’amplifier la douleur, je veux juste qu’on arrête le temps, je n’ai pas d’autre solution. Je vais “porter” cette entorse dix ans. Me tordrai la cheville sur tous les trottoirs du monde. Et un jour, en un instant, une ostéo, une remplaçante me dit :
“C’est quoi cette boule, sur votre cheville ? Attendez. Oh le vilain souvenir. Attendez (elle appuie. Je crie). Voilà. Fini. Oh, ça c’était un très vilain souvenir. Vous n’aurez plus mal, désormais”.

Elle avait raison. Un très vilain souvenir. Et je n’ai plus eu mal.

Niveau 8
J’ai été opéré à l’abdomen. Tousser, pisser, me relever, me tourner, rester trop longtemps immobile : tout me fait mal. Que personne ne me touche. Foutez moi la paix. FOUTEZ MOI LA PAIX. 10 jours dans cet état et des douleurs récurrentes un an après, encore. Dingue. Ma naturopathe m’avait conseillé de boire de l’argile et comme je trouvais ça débile, j’avais préféré prendre des antalgiques. Le rationnel > la nature.

Niveau 9
Souffrance morale telle qu’elle veut qu’on la tue. Elle l’écrit. Scaphandre et papillon. Je lis la phrase sur l’écran. Je détourne le regard.
Je l’ai racontée dans mon premier livre, cette honte de ne pas avoir eu le courage d’abréger ses souffrances.
J’aimerais tellement qu’un soignant, si je le demande un jour, arrive à stopper les miennes.
Moi, j’ai fui. Nous avions tous fui. Elle est morte étouffée. Il n’y a pas eu d’enquête. Personne n’a posé de question.

Niveau 10
Il a deux pompes branchées 24/24. Dans mon souvenir (brumeux) c’est de la morphine. Il a un cancer en phase terminale. Il est deux heures du matin. C’est un château médicalisé perdu dans le 31 où j’ai la garde nocturne d’une dizaine de lits en fin de vie. On joue aux dames. Il est drôle. Il a mon âge. Il finissait l’IUFM quand on lui a diagnostiqué son K. Son espérance de vie : moins de six mois.
A un moment, il bouge sa dame et je vois sa main trembler. Il se crispe d’un coup, pousse un petit cri et sue. C’est hallucinant : il sue, comme ça, sans prévenir, à grosses gouttes. Il serre les dents. Sa main qui tient le bouton poussoir à morphine est bleue. Il ferme les yeux, traversé par la crise de douleur la plus intense que j’ai jamais vu de ma vie. J’en ai mal pour lui, je donnerais tout ce que j’ai pour lui enlever sa douleur. Tout. Soudain il revient à moi. C’est passé. Il m’aperçoit à nouveau dans son champ de vision. Je lui propose d’arrêter la partie. Il a l’air outré :
– Tu plaisantes ? Alors que je suis en train de gagner ? Quel mauvais joueur. Faut savoir perdre dignement, aussi, des fois. Tu peux pas tout avoir.

Il regrette presque sa dernière phrase. On se regarde. On se comprend. Je continue ma partie et oui, je perds. Je ne sais pas pourquoi mais, en fin de nuit, à six heures, au lieu de lui dire bonsoir, je lui fais la bise. Il est un peu étonné mais il dit rien.

Je vais me coucher.
Je reviens le soir. Il est mort.

1427 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 38 comments

  • cvrin dit :

    Et je chiale comme une madeleine. Merci William!

  • JacquieB dit :

    J’ai fait le même métier que vous pendant plus de 40 ans. Comme tout ce que vous racontez est vrai .. et douloureux.

  • Matoo dit :

    Piouuu. :’-(

  • Guillaume Natas dit :

    Magnifique…

  • Eric dit :

    Je t’ai dit que j’étais content de te retrouver ?

  • Luc Martinon dit :

    FAUT ARRÊTER DE ME FAIRE CHIALER TOUTS LES JOURS MR REJAULT CA COMMENCE A BIEN FAIRE ! Non mais oh.

  • Cooline dit :

    Ce n’est pas la première fois que je lis des histoires comme celles ci mais c’est la première fois que je vous lis. Et puis j’ai pleuré comme tout le monde. Merci ! Enfin, non, pas merci. 🙂

  • Pascale dit :

    Oui, ça fait du bien de te retrouver enfin.

  • kangourourou dit :

    Sniff. Bravo.

    J’ai commencé à le lire au petit déj : lecture reportée à plus tard dès la deuxième ligne. Lecture poursuivie avant d’aller déjeuner. Le niveau 6 me bloque, je ne prendrai pas de pizza ce midi. J’en ai comme des petites fourmis dans les jambes.

    Niveaux 9 et 10, wow, quoi.

  • pskl dit :

    Quel plaisir de retrouver l’écrivain ! avec en plus une couche de souvenirs personnels qui s’ajoute à ton texte. Me voilà toute “émotionnée” pour la journée.
    J’aime ce que tu écris au quotidien, ton incursion dans le spectacle et les paillettes est rafaichissante mais quelquechose de plus me touche dans ce texte (au delà des souvenirs perso).

  • Ghislaine dit :

    oh comme je les aime ces textes là !
    merci !

  • Rahm dit :

    Bon courage pour les douleuRs !
    bonne nuit

  • fannoche dit :

    Wouaaaaa…. la claque. Je suis encore toute remuée par cette lecture…Merci Mr Rejault pour ces émotions. Très difficile à décrire la douleur et toi en quelques mots… c’est net et ça me parle. Je suis scotchée.

  • Pierre-Yves B. dit :

    Te retrouver ? Mais on ne t’avais jamais vraiment perdu, t’étais juste parti en vacance de blog, faires des trucs, ne pas être une grosse vache décevante et, nous en tout cas, tu ne nous as pas déçu ! Quel parcours. Et dire qu’à une époque quand on te disais que tu irais loin tu n’y croyais pas… ^^

    Aujourd’hui comme hier, ta plume est un trésor. Merci de nous en faire cadeau une si large partie du temps bonhomme :p

    Serre pas trop les dents, ça va passer (et vite, on te le souhaite tous !). En attendant prends soin de toi (Et que le rongeur des alpages prenne soin de toi s’il est toujours quelquepart dans le coin ;p)

  • JPG dit :

    Un vieux texte, que j’avais déja lu en mars. J’avais, par contre, oublié de me dire d’accord avec la douleur niveau 8 pour une opération des intestins. Mais dans la même série, la crise de Diverticulose sigmoidienne, c’est plus proche du 9 ou 10, que même les 5g de morphine n’avaient pas calmé…

  • Vinz dit :

    Le 10, c’est mon père. Putain, tu viens de me pourrir la journée… mais ton article est d’une terrible justesse.

  • LePandaLecteur dit :

    Bonjour 🙂

    Voilà,Voilà… mon premier Article que je lis sur votre Blog ,je ne sais pas pourquoi cette lecture ne s’est pas fait depuis longtemps … ce que je sais ,c’est que ce n’est guère mon dernier que je lis ici, croyez moi .

    Bon Dimanche à vous !

  • Mar1e dit :

    J’ai moi aussi cotoyé ces douleurs, si l’entorse avec arrachement des ligaments m’a fait mal, je ne l’ai pas vêcu à ton niveau. En revanche j’ai mal rien qu’à l’idée de me faire poser un implant dentaire (et j’en ai besoin). La dernière douleur je l’ai aussi accompagnée et vécue à travers ma maman.
    Ce qui me sidère, William, c’est que tu sais toujours trouver les mots justes qui, avec beaucoup de pudeur, décrivent ces moments si douloureux. Merci.

  • Greg dit :

    Le 10, c’était ma mère. Cancer détecté au poumon 1 an plus tôt. Elle ne fumait pas. Devant moi et mes frères, elle serre les dents. Aux infirmières, à mon père, à sa mère, elle a demandé à mourir. Nous savons l’échéance inévitable. Les doses de morphines sont déjà au maximum.
    Il y a trois ans exactement, un 6 janvier elle partie. les infirmières ont eu ce courage et cette écoute afin de lui permettre un depart digne.

  • Lili dit :

    Joli texte. Joli texte qui a reveillé en moi un souvenir douloureux mais qui illustre bien l’incapacité à gérer la douleur dans ce pays. Mon père, stade terminal d’un cancer, incapable de parler, communique sa souffrance en gémissant. Son médecin nous dit qu’il ne faut pas hésiter à demander, pour lui, aux autres médecins présents dans le service, des calmants. Un jour, 1 semaine avant sa mort, j’arrive à l’hopital et à peine sortie de l’ascenseur que je l’entends gémir extrêmement fort. J’alerte et on me répond : “c’est pas parce qu’on gémit, qu’on a mal”. (Prends-toi ça dans la gueule).

  • Anna dit :

    Merci de ce partage qui résonne si fort dans la personne, la soignante que je suis…

  • Florence dit :

    Et ben voilà ^^

    Magnifique, bravo, je suis fan !

  • p. dit :

    La plume de William au service de la plume de Ron. Ou l’inverse, en terme d’attribution, ou de service, peu importe, tout ça fait partie de ton talent à dire, avec pudeur, compassion.

    Pas de larmes, mais la sensation d’être, l’espace de quelques mots, dans tes chaussures au moment raconté, sans y être.

    Que dire sinon, encore, merci de ces émotions partagées -depuis tout ce temps qui plus est !

  • Claire dit :

    Apprentie infirmière, je me demande parfois pourquoi j’ai choisi ce métier, ce que je vais devenir si je passe mes journées dans des services aussi durs que ceux que j’ai pu croiser, et puis aujourdhui justement, je me suis fait la promesse de ne jamais me satisfaire ou de me complaire dans mon “malheur” d’infirmière, de toujours aller chercher les portes ouvertes et les autres options qui s’ouvriront à moi, et il suffit de te lire pour me souvenir du pourquoi je suis ici aujourdhui.. Bravo pour ce texte si bien écrit, et merci!

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