Vie quotidienne
Te pousser jusqu’au suicide
21 novembre 2012
12

Il y avait cette salle d’étude, composée de cent quatre bureaux en bois, alignés tous avec précision et faisant face à l’estrade surélevée, trente mètres plus loin (la salle occupait tout un étage, le dernier du bâtiment gris au pied de la montagne, à cheval entre deux départements, le 65 et le 64 mais le climat ne connaissait pas la différence entre Oriental et Atlantique; il faisait humide à 300m d’altitude toute l’année et c’est bien pour ça qu’on y envoyait les petits merdeux, à deux ans du bac. La pension glaciale, éloignée des tentations citadines, au grand air “frais”, n’offrait que quelques rares tentations, du dimanche soir au vendredi après-midi). L’estrade, à deux mètres de hauteur, on y accédait par un petit escalier en bois, sur le côté, et l’estrade était elle-même en dessous d’un grand crucifix un peu rococo. Les deux regards pénétrant du Christ agonisant et celui du Surveillant (un ancien militaire que nous avions collectivement décidé d’abattre) nous fixaient depuis une dizaine de minutes quand, sur la colline, la cloche du sanctuaire égrena les six coups du soir. Il était l’heure. L’homme allait tomber.

Un Bzzzz léger monta du dernier rang, d’abord timide pendant quelques secondes puis plus fort alors qu’un second courageux de 17 ans s’y mettait à son tour. Un troisième les rejoint suivi d’un quatrième et soudain d’une rangée entière. J’eu à peine le temps de tourner la tête (j’étais assis au premier rang, à ses pieds, ma tête donnait sur ses chaussures Mephisto usées, ses talons nerveux battaient la mesure de plus en plus vite alors que le bruit enflait, dans mon dos, il grondait, maintenant, certain ne “bzzzaient” plus, ils hurlaient, de longs cris de coyotes et moi j’étais fasciné par ses pieds qui tressautaient, vaincus par la violence collective d’un troupeau d’internes lycéens, en mal d’amusement et d’une victime) que déjà je compris que le Surveillant était mort.

– Taisez-vous ! Taisez-vous ! MAIS TAISEZ-VOUS MERDE ! TAISEZ-VOUS BANDE DE CONS !

Il a dû hurler ainsi pendant une dizaine de minutes avant de se lever, de descendre quatre à quatre les marches de l’estrade (certains se turent, dans les premiers rangs mais ceux du fond claquaient leurs pupitres en rythme et rien ne semblait pouvoir les arrêter) avant de rejoindre la longue rangée de fenêtres, de l’autre côté de la salle, qui donnait sur le gave et les bâtiments gris de l’internat. Il a ouvert une des baies en grand et (pendant un instant je me suis dit “Il va sauter”) et s’est allumé une clope, désespéré. Le voir fumer ainsi devant nous nous stupéfia même les plus endurcis et le bruit diminua un peu. Juste un peu. Nous le regardions tous : il pleurait en silence et s’écroulait, devant nous, perdant toute dignité.

Soudain, en un instant et sans le moindre mot, le BZZZZZ disparut et l’étude fut plongée dans un silence glacé. Des pas lourds traversaient la rangée centrale et je me sentis rougir d’un coup, mal à l’aise : dans mon dos, à vive allure, arrivait le Frère Alexandre, le Surveillant Général et lui n’avait pas eu besoin de parler ou de dire quoi que ce soit pour nous faire taire. Il avait lentement monté les quatre étages depuis son bureau au rez-de-chaussée (le bruit lui était parvenu, à n’en pas douter) et il lui suffisait de remonter l’allée pour distiller la terreur. Personne ne mouftait jamais quand le Frère Alexandre apparaissait.

On pouvait désormais entendre les coeurs battre dans les poitrines.

Je faisais semblant d’écrire des trucs (je l’agaçais régulièrement car je lisais tout et n’importe quoi, surtout n’importe quoi mais il ne leva jamais la main sur moi) et je le sentis à un mètre à peine, immobile. Il cherchait du regard sur qui la foudre allait s’abattre. Il était venu au premier rang pour être bien sûr que la centaine de merdeux ne rate pas la moindre miette de la punition.

– Toi, lève-toi.

Erquez, seize ans, balbutia :
– Mais…Mais…Pourquoi moi, j’ai rien fait, moi ?
– Lève-toi.

Très lentement, Erquez se leva. Il dépassait d’une tête le Frère Alexandre qui devait pourtant mesurer un bon 1m84. Erquez jouait au rugby. Ce n’était pas un mauvais bougre. Il baissa la tête. Frère Alexandre aboya :
– Relève le menton !
Alors qu’Erquez obéit, la baffe violente, magistrale, presque un coup de poing mais pas tout à fait s’abattit sur lui. Erquez fut projeté en arrière et se fit mal au dos en tombant sur un pupitre, écrasant à moitié un Terminale qui ne broncha pas.

Frère Alexandre lui intima de se rassoir puis partit à la fenêtre avec le surveillant. Ils échangèrent deux mots. Ils partirent vers l’escalier tous les deux et, laissée sans surveillance, l’étude ne dépassa pas les deux décibels jusqu’à la cloche de 19h15 annonçant le repas. Nous savions que le Frère Alexandre pouvait remonter n’importe quand. La terreur n’a pas besoin d’être visible pour être effective.

Personne ne revit l’ancien militaire dans l’enceinte du lycée. Broyé. Il avait tenu quatre soirs.

Erquez est mort dans un accident de voiture deux ans après (il n’était plus interne, c’était probablement avant le bac, j’ai peu de souvenirs, je sais juste qu’il aimait la vitesse et qu’il avait tuné une 205 GTi, achetée avec l’argent de ses parents qui tenaient un bar tabac près de Tarbes, ils étaient riches) mais il paraît que l’ancien militaire était présent, sur un banc, dans l’église, et il paraît que le type avait l’air sincèrement meurtri de ce décès prématuré. Beaucoup de nos surveillants et de nos Pères étaient présents pendant la cérémonie mais ils se tenait tous à part, au fond, près de la sortie. Seul ce pauvre homme avait voulu s’assoir près des élèves et de la famille. Personne ne lui parlait. Il faisait pitié. Encore.

155 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 12 comments

  • Gump dit :

    Ton récit est glaçant. J’ai un souvenir identique et un sentiment de honte encore puissant 25 ans après.

  • Heidi dit :

    Vous lire me donne toujours envie d’écrire, sur la vie, sur ma vie, sur le quotidien. L’écriture c’est l’art de sublimer et de rendre universel, de transformer un vécu somme toute ordinaire pour qu’il résonne en nous. Merci!

  • roussix dit :

    Je vous suis depuis de nombreuses années maintenant et prends toujours autant de plaisir à vous lire.
    Je trouve ce texte très prometteur et agréable à lire, vous avez une manière de décrire le contexte qui donne l’impression de regarder un story-board. Tout est borné dans la description de l’environnement, nous pouvons alors nous concentrer sur la psychologie, le ressenti des personnages. Le seul élément qui m’a fait tiquer, si je peux me permettre, la répétition de moufter en si peu de phrases d’intervalle.

  • Zelda dit :

    Superbe. Merci.

  • Audrey dit :

    Rien à voir avec le sujet du jour mais je vous ai vu dans le Grand 8 !!Bravo !

  • Édouard dit :

    Je me demande si cela pourrait se passer comme ça maintenant – pas ici, c’est sûr. Non, je ne veux pas dire le comportement des élèves, qui sont certainement aussi impossibles aux USA qu’en France mais l’action explicitement arbitraire de Frère Alexandre – ici, les parents d’Erquez l’auraient poursuivi en justice pour agression violente et possiblement pour maltraitance de mineur, qui aurait une peine même plus dure. Avec vos collègues comme témoins de l’innocence de celui qu’il a frappé, Fr. Alex aurait été viré sur le champ par le directeur de l’institution, qui se verrait en plus obligée de verser une amende d’une somme possiblement importante au jeune homme frappé (et à ses avocats, aussi, bien sûr). Non, les profs chez nous n’ont aucun droit de frapper leurs élèves, surtout quand il le fait seulement à celui-ci « pour encourager les autres », et s’ils le font, on le voit tout de suite sur Internet et à la télé, et ce prof-là peut dire au revoir à sa carrière. Et c’est bien ça, la démocratie réelle 😉 (Et pour les élèves qui se comportent toujours mal, qu’on les renvoie chez eux où les parents peuvent essayer leurs propres trucs.)

    • William dit :

      5 ans après mon départ, ça ne se passait déjà plus comme ça. Mais les résultats de la boite à bac se se sont effondrés ainsi que le nombre d’internes. Et les curés ne gèrent plus, ce sont des laïcs.

  • Manue dit :

    Tes souvenirs sont la vie.
    La vie telle que seuls les écrivains peuvent la peindre.
    J’ai suivi ton chemin depuis quoi … 6-7 ans … Tu transpires la vie, qu’elle soit belle ou moche, par la plume de ton stylo. Merci 🙂

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