Vie quotidienne
This is the end
18 juin 2018
8

Et soudain, la femme éclate en sanglots :

– Non, non, non, je ne veux pas.

La formatrice insiste :

– Allez, donnez-moi ce papier. Allez. On lâche.

La femme redouble de larmes, elle hoquette, le groupe entier la regarde mais la pression sociale ne la fait pas reculer, elle ne veut pas lâcher son papier. A ma droite, une deuxième femme, plus calme mais encore plus déterminée, refuse elle-aussi de donner son papier. Elle s’y agrippe. La formatrice passe de l’une à l’autre mais rien n’y fait, les deux femmes sont arqueboutées sur leur position. J’ai donné mon papier sans effort particulier. L’exercice me paraît simple. Nous sommes à la moitié du premier jour, on nous a demandé d’écrire trois valeurs professionnelles fortes qui nous constituent sur trois papiers. Puis (surprise) d’en jeter une dans la poubelle en expliquant pourquoi. Le groupe y passe. Puis (surprise) d’en jeter une seconde et la le groupe déglutit. Avant de jeter (surprise) la dernière : c’est à ce moment que les deux femmes craquent, l’une en larmes, l’autre dans la colère alors que les 18 autres maugréent, pestent ou soufflent.

La corbeille est pleine de papiers.

– Bravo, nous dit la formatrice, vous venez d’expérimenter la finitude. Dans l’existentialisme, c’est un concept important. Tout s’arrête un jour, y compris les choses auxquelles vous teniez le plus. Tout s’arrête un jour car nous mourons. Nous allons tous mourir.  Vos projets vont avoir une fin. Votre métier a une date de péremption. Vous le savez (…) Il y a aussi la solitude, qui se décline sous plusieurs formes, trois au moins, intra-personnelle, inter-personnelle ou existentielle (…) L’imperfection inhérente à l’homme et puis la quête de Sens.

27 ans en arrière. La philosophie, l’année du bac, 17 ans, pas vraiment un âge pour écouter parler le prof de finitude, pas vraiment les neurones pour connecter les aspirations à la notion d’imperfection et trop de plaies morales béantes pour oser envisager une quête de Sens. Il faut attendre un quart de siècle plus tard dans ma vie pour entendre de nouveau ces mots, ces concepts. Soudain, je regarde cette femme en larmes et nos yeux se connectent, elle me sourit avec une tendresse infinie et je ne comprends pas tout de suite pourquoi.

A la pause, elle vient me voir. Ses larmes ont séchées. J’attaque de suite et c’est mon intuition qui parle :

– Je n’ai pas été touché par l’exercice. “Oh, maître, disait l’élève à Jouvet, je ne sais pas comment vous faîtes pour avoir le trac…et Jouvet de répondre : vous verrez quand vous aurez du talent, mon petit…“. Moi, je n’en avais aucun, aujourd’hui, visiblement.

– Je crois surtout que tu n’as pas donné tes vraies valeurs et donc que tu ne pouvais être touché par ce qu’on t’a enlevé.

– Aussi, oui.

– Les connais-tu, au moins ?

– Oui.

– Tu les as écrites ?

– Non.

– Je ne te demanderai pas pourquoi.

– Tu as pleuré parce que tu aimais très fort tes valeurs ?

– Non, parce que j’avais refusé la finitude. Et que là, je devais l’accepter pour surmonter l’exercice.

– Tu vas me trouver débile, si je te dis ce que je pense.

– Je t’écoute, William.

– Je crois que c’est la première fois qu’un être humain me parle de ma mort avec certitude, qu’on me révèle des concepts philosophiques vieux comme le monde et que je les écoute enfin. Je crois que je réalise pour la première fois que je peux mourir, en fait.

– Et ça te fait quoi ?

– Depuis janvier, je traverse un océan déchaîné d’émotions contradictoires censées me faire grandir et je ne sais que me prendre des paquets d’eau froide dans la tronche en m’accrochant, stoïque, au bateau qui tangue, qui tangue. J’ai l’impression d’être dans un avion au moment des turbulences, ça secoue tellement que je ne veux plus exister, je ne veux plus du voyage, je ne connais plus l’avant, l’après semble se terminer dans les secondes à venir, je n’ai plus aucun impact sur rien et ça secoue, ça secoue, je ne sais pas comment faire taire mes pensées, et ça secoue, ça secoue, je tente de méditer mais je n’y arrive pas et ça secoue, ça secoue et soudain il n’y a plus rien, nous sommes sortis des turbulences mais moi je n’en retire rien de durable, je replonge immédiatement sur mon iPad et ma vie dans les écrans. Tu sais, je…J’ai eu très envie de mourir en avril, très, c’était un cauchemar, j’ai touché un fond de détresse morale terrible, j’ai cru que je n’allais jamais remonter. Et puis à un moment donné, la peur était si forte, si forte, que j’ai décidé de l’emmerder un bon coup et d’écouter le message qui venait de me tomber dessus : il n’y a que deux énergies dans l’Univers. L’énergie de la peur, l’énergie de l’Amour. Choisis ton camp, camarade.

– Tu as choisi celle de l’Amour ?

– Non, pas encore, je suis entre les deux. C’est pour ça que je suis chahuté et qu’on me provoque pour y aller : j’ai accepté de renoncer à la peur mais je n’ai pas encore accepté l’Amour. Je sais qu’il faut que je commence par l’Amour de moi, puis par l’Amour d’autrui et enfin par l’Amour de la Vie. Mais je n’y arrive pas, c’est comme si je ne voulais pas lâcher mon si confortable malheur. J’ai peur de perdre mon ennui, ma solitude choisie, mes récriminations contre les vilains organismes qui me volent des sous et puis tous ces dates amoureux à la con où je me perds pour rien. J’ai peur de montrer mon talent, ma force, ma beauté, mon Amour, ma puissance, ma jouissance, mes capacités, ma vision, mon expertise. J’ai peur d’être moi, j’ai peur de ne pas arriver à être moi, j’ai peur de devoir faire encore longtemps semblant d’être ce moi qu’on a façonné par la violence et le non-amour, je suis bloqué à la porte de Moi. J’ai peur de ne savoir qu’avoir peur.

Et ce message, ce soir, sur Facebook, alors que j’écris ce texte. Ces gens qui me disent que j’ai impacté leur vie, ici, depuis des années. Dans la vie réelle, aussi.

Ce devoir moral d’avancer pour montrer la lumière, encore et encore, alors que sa propre bougie tremble sous le vent et qu’on fantasme de l’éteindre un bon coup, pour mourir et renaître et tout recommencer sous une autre forme. Ce serait plus simple, du moins on se complaît à le croire. Une corde, des cachetons, un métro qui passe. Plus de dettes, plus de charges à payer, plus de questions existentielles, plus d’amourette à entamer, plus de déceptions procurées et de paroles définitives qui blessent (mon seul vrai regret, avec le temps qui passe : blesser autrui et décevoir, faire mal avec les mots, faire mal alors que je suis mal, moi-même), plus d’écriture, plus de moments de doute sur le talent ou pas, sur les limites de ma créativité, sur le sens de toute cette merde qui nous entoure, sur ces inégalités, sur tout ce que j’ai eu offert sur un plateau et dont je n’ai pas réellement profité et sur, enfin, la seule chose que j’ai perdu et que réellement je regrette.

On m’attend de partout au tournant depuis quelques années pour réaliser de grandes choses et je suis effrayé par cette luminosité inédite.

J’ai traversé toutes ces décennies avec mes lunettes de soleil.

On ne voyait pas mes yeux, on ne voyait donc pas mon âme.

Cette formation, c’est le moment où jamais.

L’Amour est là.

Il attend.

Depuis si longtemps.

Pour lire plus sur le sujet et d’une toute autre manière : ce n’est pas un problème, c’est une expérience.

45326 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 8 comments

  • Nathalie dit :

    “J’ai peur de montrer mon talent, ma force, ma beauté, mon Amour, ma puissance, ma jouissance, mes capacités, ma vision, mon expertise. J’ai peur d’être moi, j’ai peur de ne pas arriver à être moi.”

    Peur de se confronter à un moi qui ne se révèlerait pas à la hauteur du moi absolu, aussi, peut-être ?

  • Nathalie dit :

    Une invention de ma part 😀
    Le moi qu’on pressent au fond de soi, en termes de potentiel, de grandeur… Existe-t-il ou ne fait-on que le fantasmer ?
    Finalement je m’aperçois que tu l’as écrit noir sur blanc. « J’ai peur de ne pas arriver à être moi. »

  • Myster.i dit :

    Ce qui transparait dans ce texte, c’est que tu es clairement sur la bonne voie, aussi difficile et chaotique soit le “franchissement” à opérer… Il parait que Freud, quand on lui demandait ce qu’il fallait pour aller au bout de son travail intérieur, répondait ceci : “Du courage, du courage et du courage.” Or le courage vient du cœur, donc de l’Amour… Oui, l’Amour est là !

  • Séverine dit :

    Cher William,
    À nouveau je me reconnais dans tes mots, la tempête que tu traverses. Il y a environ 3 mois, je me demandais encore ce que ça faisait de passer sous un train. Avec des remords pour les pauvres gens qui allaient devoir attendre qu’on ramasse mes morceaux. Enfin. On n’est pas humain si on n’y pense pas au moins une fois non?
    Depuis j’ai changé. J’ai rencontré une personne qui m’a fait énormément de bien! Cinq séances avec lui et j’ai accepté le changement, la voie de l’Amour comme tu l’appelles. C’est magique! Mes barrières tombent une à une, je prends plaisir à voir la beauté partout, à la communiquer. Et surtout, j’accepte enfin mes qualités et mes compétences, choses que je refoulais systématiquement avant. Je me demande bien comment j’ai pu tenir jusque là dans l’état où je me trouvais!
    Je ne sais pas si tu as reçu mon mail, mais je te parlais de l’ennéagramme qui a bouleversé ma vie. Avec un petit livre au format PDF. Moins de 85 pages qui m’ont aidée, peut-être le feront-elles également pour toi? En tant que 4 je l’aimerais tellement, je te le souhaite!
    Une musique inspirante qui fait du bien: https://youtu.be/kZrg8qOnBaE

  • Judie K dit :

    “c’est comme si je ne voulais pas lâcher mon si confortable malheur”
    C’est tout moi. Et pire, je me vautre dedans, et, chose que je déteste, je me plains…

  • Hello William,
    On s’est parlés quelques fois, manqués parfois aussi… Mais sans que tu le saches je suis là à cliquer sur tes articles quand je les vois. Il y a une franchise en toi dont j’apprends beaucoup. Et je voulais simplement te dire merci d’oser partager, car je ne te lis pas pour savoir si tu vas faire des BIG moves pro, mais pour avoir le plaisir de suivre ça et là tes ressentis et tes expériences.
    Je t’envoie plein d’amour naïf et sincère d’une fille de 28 ans.
    Je ne suis qu’à un message, si jamais.
    Bises
    Morgane

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