Vie quotidienne
Toucher le Divin
12 juillet 2013
19

La vérité, c’est que je ne suis pas douée pour la méditation, que je ne l’ai jamais été. Je sais que je manque d’entraînement. Il semblerait que je n’arrive pas à imposer l’immobilité à mon esprit. Je m’en suis ouverte un jour à un moine indien et il m’a dit “C’est vraiment triste que vous soyez la seule personne de l’histoire de l’humanité à rencontrer ce problème.” Puis il m’a cité la Bhagavad-Gita, le plus sacré des textes anciens yogiques : “O Krishna, que l’esprit est agité, turbulent, têtu et inflexible ! Je le trouve aussi difficile à dompter que le vent.”

(…)

Il y a une différence entre méditer et prier, même si les deux pratiques visent à la communion avec le divin. J’ai entendu dire que la prière est l’acte de parler à Dieu, tandis que la méditation est celui de l’écouter. Devinez un peu lequel de ces deux exercices est le plus facile pour moi…Je peux jacasser toute la journée pour entretenir Dieu de mes sentiments et de mes problèmes, mais quand vient le moment de descendre dans le silence et d’écouter…Là, c’est une autre histoire. Quand je demande à mon esprit de se tenir tranquille, c’est étonnant de voir avec quelle rapidité il va 1) sombrer dans l’ennui 2) céder à la colère 3) à la dépression 4) à l’anxiété ou 5) à tout ce qui précède.

Comme la plupart des humanoïdes, je souffre de posséder ce que les bouddhistes appellent “l’esprit du singe” – des pensées qui se balancent d’une branche à l’autre, et ne s’interrompent que pour se gratter, cracher et éructer. Entre le passé lointain et le futur inconnaissable, mon esprit se balance allègrement à travers le temps, effleure des dizaines d’idées à la minute, sans harnais ni discipline”

Elizabeth Gilbert, “Mange Prie Aime” 

 

Tout à l’heure, j’étais sur l’île de Batz, seul, avec un vélo que j’avais loué et mon casque sur les oreilles. Je ne savais pas trop où aller alors j’ai fini par me poser dans une crêperie donnant sur l’océan et j’ai lâché mon livre après quelques pages, m’assoupissant un peu sous l’effet conjugué du cidre et de la crêpe pomme-cannelle.

Dans ce livre que je dévore (“Mange, prie, aime”, sorte de bible new-age à pas cher mais joliment tournée, dans la veine des livres qui font du bien et que j’aimerais écrire, si je m’écoutais plus) l’auteur parle du mal-être humain, celui qu’on traîne toute notre vie, et elle résume la pensée bouddhiste hyper simplement en disant que nous vivons coincé entre les souvenirs mélancoliques du passé et l’angoisse du futur, incapables de savourer le présent.

“Merde”, me dis-je à moi-même en mon for intérieur, cette conne exagère, je suis sûr qu’il y a plein de choses que je savoure en temps réel quand elles m’arrivent. Oui, elle a raison, je suis le premier à ressasser les bons moments du passé (les voyages, surtout) et le premier à me faire des films sur les six prochains mois (de moins en moins) mais, quand même, je peux savourer des trucs de là tout de suite, non ? Non ?

En y réfléchissant bien, il y a fort peu de choses que je savoure en temps réel et ce petit nombre-là vient d’augmenter depuis quelques semaines à peine, puisque j’ai décidé, le soir de mes 40 ans, de sortir de ma zone de confort et de faire désormais l’inverse de ce que je faisais, non pas pour faire chier le monde mais pour me surprendre moi-même et aller plus loin ou même aller tout simplement là où je n’allais jamais par peur, par habitude ou suite à trop d’analyses.

Je me suis mis à cuisiner de la pâtisserie et vais prendre des cours de cupcakes très prochainement. J’ai envie d’apprendre à parler Italien (comme l’auteur du livre que je cite) ou Portugais depuis des années, plus pour la beauté du geste que pour l’utilité réelle de ces deux langues, soyons concrets, et je vais m’y mettre début août. Et, en dehors de ces deux envies, je me suis retrouvé un peu nu lorsqu’il a fallu se pousser un peu plus loin. Mais je suis sûr que l’occasion fera le larron dans les semaines à venir.

Bref. Savourer en temps réel.
Je crois qu’écrire est probablement le seul plaisir que j’éprouve en temps réel, lorsqu’il me prend l’envie.
Manger sans fin, sans faim, aussi. Mais je le paye cher.

Et j’ai du toucher le divin, hier, sans le savoir, ou le sachant après-coup, me sentant bien sur cette île que je trouvais parfaite sur l’instant T mais sur laquelle je savais que je ne mettrai plus jamais les pieds.

“(…) On n’est jamais à l’endroit où l’on est. On passe son temps à excaver le passé, ou à scruter l’avenir, mais on se repose rarement dans le moment présent. Susan qui, à chaque fois qu’elle voit un bel endroit, s’exclame dans un état proche de la panique : “C’est si beau ici ! Je veux revenir un jour !” m’oblige à user de tout mon pouvoir de persuasion pour tenter de la convaincre qu’elle est déjà là.

Quand on cherche l’union avec le divin, cette espèce de tourbillonnement d’avant en arrière pose un problème. Ce n’est pas sans raison qu’on dit de Dieu qu’il est une présence – c’est parce que Dieu est ici, en ce moment même. Le présent est le seul endroit et le seul moment où le trouver”.

 

Elizabeth Gilbert, “Mange Prie Aime” 

320 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 19 comments

  • Gump dit :

    “Pascal explique qu’on ne vit jamais dans le présent : on vit un peu pour le passé, explique-t-il , et surtout beaucoup, beaucoup pour l’avenir […] que faire ?”

    Que faire alors? Il reste pour le présent , le plaisir et la joie “toutes les fois où Platon à tort”

    (Le bonheur désespérément // Comte-Sponville)

  • The B. dit :

    Tu as savouré en temps réel le fait d’être à Bryce Canyon, le fait de descendre dans les méandre de cette dentelle dessinée par les vents, tu as savouré en temps réel la vue à couper le souffle quand on est au bord du Grand Canyon. Parce qu’on ne peut pas faire autrement 😉

    Mais elle n’a pas tort, c’est extrêmement rare. Et la consommation effrénée et papillonante de tout y compris des flux l’information nous conforte dans cette attitude, nous empêche de prendre de la distance. Le pain demeure, les jeux ne sont plus au cirque mais sur l’étrange lucarne.

    Merci de nous rappeler régulièrement l’importance de l’auto-distanciation et du présent 🙂

    Bises

    • William dit :

      Merci de m’y refaire penser. Je m’y revois encore…Bryce, j’étais congelé, j’avais le vent qui me glaçait les os et, avec le recul, je râlais sur ma chambre qui n’avait pas la télé…Que j’étais bête…Ce serait à refaire, évidemment…Mais bon, on ne vit qu’une fois. Au moins j’étais là-bas avec la bonne personne.

      Le Grand Canyon, je l’ai vu deux fois et le texte dit vrai : ne pas vouloir revenir. Ou alors revenir sans cesse en y habitant. Dans une autre vie 🙂

  • Pmgirl dit :

    La méditation, la pleine conscience, Dieu que c’est difficile et satisfaisant en même temps.
    Je me rappelle après avoir lu “le voyage d’Hector” que tu avais conseillé il y a quelques années il me semble avoir démarré une activité de bénévolat.
    Ce qui m’a permis de traverser plus “sereinement” des périodes difficiles.
    Parfois un livre change (un peu) la vie…

    • William dit :

      Hello. Je ne me souviens pas avoir conseillé “Le voyage d’Hector” car je l’ai découvert après ton commentaire, sur Wikipedia mais je le confirme : un livre change la vie. J’en découvre de temps en temps (celui-ci, Mange, prie, aime) me tend la main depuis un an en Anglais et je l’ai enfin acheté en poche mardi, à la gare. Les livres qui font avancer.

      Je t’embrasse. A une prochaine dans le métro.

  • SOPHIE29 dit :

    Bonjour, j’avais cru reconnaitre Roscoff sur la photo du bas. Tu es donc du coté de chez moi. Bon séjour

  • Amandine dit :

    Bonjour,
    Le problème des philosophies orientales est qu’elle ont du mal à s’appliquer à nous, occidentaux, et ce que nous appliquons, enfin certains appliquent, c’est du “fast food”. Mais tant que cela marche, allez y !
    Mais, pour bien faire, il faut pouvoir tenir compte de notre conditionnement ici et maintenant, nos croyances, nos modes de vie. L’ego, qui vit son apogée à notre époque, ne peut pas se soumettre à une philosophie ou une pratique qui justement il le “combat” (ce n’est pas tout à fait vrai, mais je fais simple). Alors sortir de sa zone de confort, vivre le temps présent OK, mais acceptez aussi que vous êtes des êtres qui vivez dans un système où la volonté préside, et non le lâcher prise. Et si vous acceptez de ne pas chercher une solution “extérieur”, dans un courant spirituel, ou une tangente attrayante mais éphémère, mais validez ce que vous êtes là, ici, maintenant, avec vos grands écarts, vos désirs, vos tensions, et les vivez pleinement, vous serez dans le Bouddhisme moderne ! Et là vous apprécierez vraiment le temps présent.

  • nelly du labo dit :

    rien à ajouter à ce que vient de dire amandine …..c’est tout à fait çà !
    d’un autre coté vraiment on fait ce que l’on peut ,avec nos moyens simples ,dans nos vies respectives …..vivre est difficile ! mais comme c’est bon d’être là au bon moment lorsque cela arrive ….le calme …la solitude …
    merci de ces” bons textes” Will

  • CarnetsdeSeattle dit :

    Ce que je trouve marrant c’est qu’on dit toujours, “ouais, Eat, Pray, Love, c’est du gloubiboulga new age, blah blah blah”… Sauf que qui, l’ayant lu; est capable comme l’auteure de s’assoir par terre et de rester 2 heures sans rien faire?

    • William dit :

      Oui, enfin, c’est ce qu’elle dit. Moi, j’ai écrit des livres où j’ai dit des choses, aussi, hein. C’est le pouvoir du roman :p

    • CarnetsdeSeattle dit :

      Oui, enfin je pose la question comme ca… Moi a force de pratique, je suis capable de le faire, mais c’est le résultat d’un long cheminement, et elle decrit assez bien ce long cheminement. Peut etre qu’elle raconte des bourres, peut etre pas, n’empeche que, c’est un truc qu’il est possible de faire, mais qui le fait?

  • Céline dit :

    pour tes cours de cupcakes, commence par regarder ça (j’en ai pleuré de rire) : http://www.youtube.com/watch?v=jrdYgY-UiCM
    Des baisers, plein !!!

  • Florence dit :

    J’ai adoré ce bouquin plein d’humour, de sagesse et bien plus profond qu’il n’y parait.
    Pour les aborigènes également, prier c’est écouter (Dieu)

    Merci pour tes derniers billets, je me suis régalée en te lisant 🙂

  • Julie dit :

    Bonsoir Wiliam,

    Tout d’abord, merci encore de partager ces moments de vie, ces instants de réflexion!

    Ce livre, il a aussi résonné en moi, et pour la part, il m’a permis de faire les bons choix, en me faisant me poser les bonnes questions, réfléchir à ce que je voulais, ce que je désirais.

    Profiter du moment présent, c’est effectivement difficile! Mais vous connaissant (bien que seulement à travers vos écrits!) vous allez savourez chaque seconde, chaque petit bonheur, chaque minute des moments que vous vivez!

    Merci encore de nous faire partager vos réflexions!
    Je vous remercie aussi de façon toute personnelle, parce que si ma vie est ce qu’elle est aujourd’hui, c’est grâce à vous, en partie! (Et je vois le fait de vous avoir aperçu une fois dans le métro, de loin, il y a à peine un peu plus de trois ans me fait dire que les coïncidences sont de jolies choses parfois!)

    Alors merci!

    Bises

  • Anne Lataillade (@papilles) dit :

    les cupcakes c’est juste une pâte à quatre quarts (oeuf, sucre, farine, beurre – même poids) décorés de trucs gras et sucrés. Il y a des trucs vachement plus sympa à apprendre en pâtisserie 😉 Va chez Valrhona, c’est le must 😉 L’Italien, cela me brancherait bien aussi, ca doit s’apprendre assez vite en plus. Enjoy William 🙂

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