Musique
Tout ce que je ne vous ai pas dit, Maurane…
15 novembre 2014
7

Cet été, Maurane m’a ouvert les portes de « chez elle ».

Sa ville, son studio, ses musiciens, l’enregistrement de son album.

Le moment le plus intime pour un artiste (un vrai artiste, j’entends) : celui de la création, entre musiciens, d’un nouvel opus, basé sur des maquettes choisies au feeling, sur les moods du moment, parmi des dizaines de textes, de mélodies. Le petit groupe (sept personnes) remplit à peine les immenses salles du studio ICP, un monument du genre, en plein Bruxelles, où tout le monde, oui, tout le monde, a enregistré une fois dans sa vie. Les plus grands.

J’ai mon appartement-duplex, quelque part dans le complexe (il y a une salle de sport, une piscine, un immmense salon pour jouer à la console, un bar, etc…) et je ne vais pas quitter les lieux pendant une semaine. Nourri, logé, blanchi.

Je me lève tôt le matin, pour regarder la pluie tomber sur Bruxelles (pas de chance cette semaine-là) et boire mon premier café dans la salle qui nous est reservée. Chaque artiste a son propre studio, son propre lieu de détente et peut vivre en autarcie sans croiser les autres artistes qui enregistrent à quelques mètres, sauf par hasard, dans le hall, en partant le soir. Et encore. Nous ne voyons personne. Seul le travail, la création importent ici. C’est long et beau, un album qui se construit. C’est énormément de travail, de choses qu’on tente, de doutes et de grands moments aléatoires qui d’un coup deviennent évidents à la deuxième écoute. Les musiciens arrivent en premier, vers 9H30 et répètent, peaufinent, tentent des trucs. Ils avancent, prise après prise. Maurane arrive en fin de matinée, écoute le boulot de la veille. Nous déjeunons tous ensemble, à la même grande table. Après le café, les prises vocales commencent. On avance. On retire des choses. On en ajoute. La nuit tombe alors et il est temps de dîner, de nouveau, tous ensemble, avant de rentrer se coucher.

Un titre qu’on a entendu mille fois, depuis le matin (pour les chœurs, généralement, car Maurane n’a pas besoin de beaucoup de prises et deux morceaux sur l’album comportent même la seule et unique version enregistrée dès la première fois devant le micro !), titre qui nous hante pendant la nuit doit trouver sa place, dès le lendemain, dans les souvenirs, balayé par le nouveau titre du jour. Il faut faire son deuil, vite, et passer à tout autre chose. Je ne suis qu’un spectateur mais un spectateur fasciné et souvent gêné d’être là, comme un con, au milieu d’un processus créatif que je connais tellement bien, dans mon domaine. Je ne veux pas déranger mais je ne veux pas non plus en perdre une miette.

Maurane me scotche, surtout.
Il y a trois Maurane, au moins.

Il y a la Maurane du quotidien, maternelle, simple et taquine, attentive à tout son petit monde et somme toute discrète, quand elle se pose dans un coin, pour surfer sur son iPad.

Il y a la Maurane / « Maurane de la télé » qui apparaît, parfois, et j’avoue, c’est celle-là que je redoute le plus, celle qui a l’œil qui frise en vous regardant dire une bêtise ou poser la question de trop et qui vous renvoie à dix mètres, dans les cordes, d’un simple coup de patte, en riant, la Dame qui en a vu d’autres, la chanteuse qui en a maté, des auditoires, la femme qui connaît les garçons et, enfin, la Maurane qu’on devine souvent, en interview, quand elle commence à s’ennuyer ou quand elle sent qu’elle peut chicaner un peu son monde, la Maurane qui s’amuse et qui commande.

Il y a, enfin, et ça, ce fut un très gros choc, vraiment, je vous parle avec en mémoire les frissons qui me parcoururent le corps, lors de ma première matinée, il y a donc la Maurane qui s’avance devant son micro, inspire et donne ce qu’elle a, tout ce qu’elle a et même plus encore, tout ce qui la traverse, tout ce qui l’a fait pleurer, l’a fait rire, tout ce qui a compté pour elle et laissé des traces, tout ce qu’elle a compris et admis de la vie.

Et là…
Là…

Maurane – version Studio from William Rejault on Vimeo.

On touche au sacré. Au Vivant. A l’intime universel. Le corps vibre. Ce n’est plus de la pop, de la chanson, de la musique, c’est au-delà. C’est vibratoire. Je n’entends plus les mots, à peine la mélodie, je suis assis devant une femme qui transmet une énergie de toute sa force, de toutes ses fêlures et les ondes traversent la pièce pour me traverser et me laisser complètement vaincu, sur le canapé, à deux pas.

Le disque ne pourra jamais transmettre ce qui se passe à ce moment-là. Le son est pourtant magique, les musiciens de vrais artisans, l’ambiance est à l’épure, à l’essentiel, à l’équilibre mais la vérité est là : Maurane chante et je me tais, totalement irradié. Les ondes sont fortes. Elles dépassent même celle qui les fait naître. Il n’y a ni orgueil, ni fierté, à savoir écrire, chanter ou jouer la comédie. Ce talent qui nous est offert n’est pas de ce monde, il n’est pas le nôtre, il nous traverse juste et notre mission, par le travail et la prise de risque, consiste à le transmettre à d’autres, pour les éclairer et les distraire, pour leur donner envie de nous rejoindre, à leur manière, comme ils peuvent.

J’ai ce disque entre les mains, il est superbe. Il me rappelle ce que j’ai vécu à vos côtés, Maurane. Ce fut un vrai moment de partage.
Pour cela, merci.
Ouvre, le disque
Quelques photos prises par moi, pendant l’enregistrement, sur le Tumblr de Maurane.
Le Facebook de Maurane.

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There are 7 comments

  • Christian dit :

    Magnifique! Merci pour ce partage.

  • myster.i dit :

    Une version studio qui donne à ce point des frissons, c’est époustouflant ! Merci pour cette douce immersion dans les coulisses… O.

  • Florence dit :

    Très bel hommage. Je me suis régalée, merci.

  • christ. dit :

    « Mauranne me scotche…  »

    Ahaha très bon. Joliment dit.
    Une fois traduit, cela donne : 8 h du matin, Mauranne me propose un petit whisky sec »
    Hips.

    ch.

  • Carson dit :

    Merci William pour ces mots posés sur une belle personne.

    Pour avoir eu le bonheur d’entendre Maurane en concert acoustique dans une petite salle du Nord il y a quelques années, je confirme qu’elle a une voix qui remue, qui transperce et qui transcende. J’en ai encore des frissons…

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