Vie quotidienne
Un matin comme tous les autres, un nouveau pari
18 octobre 2018
6
le cosmonaute

J’ai fini par poser le livre (incroyable) sur les traumas de l’âme, les rescapés, les survivants et par taper EMDR dans Doctolib, acceptant le premier rendez-vous qui s’offrait à moi, sans même regarder qui était le type, sa bio, ses compétences. Ma vie est faite de fluidité ou n’est pas. Mon appartement, c’est le premier que j’avais visité. Les boulots sont venus à moi. Si je dois tomber sur le bon, je tombe sur le bon. Je fais confiance à mon ange gardien.

Je suis sorti du métro, j’ai dégluti, le Bataclan était devant moi, j’ai tourné la tête et suis parti m’assoir dans un parc à côté, au soleil, j’ai longtemps attendu l’heure du rendez-vous car j’avais tellement peur de le rater que j’avais pris dix métros d’avance.

Peu importe son nom, peu importe son regard sur moi, peu importe ce qu’il a suscité de rejet en moi les premières minutes et ce que j’ai pensé de lui pendant les deux tiers de la séance.

J’étais en mode survie – VIGILANCE MAXIMUM – comme je le suis depuis presque quarante ans : mon cerveau ne voulait pas lâcher et s’accrochait à des détails, à des phrases qu’il sortait et j’entendais mal comme

JE VEUX MOURIR

– Ah, non (je lui dis), je ne ne veux pas mourir, enfin, consciemment, en tout cas, je ne veux pas mourir.

– “Je veux m’ouvrir”, je vous disais.

Moi :

– Ah, oui, c’est mieux.

Au 3/4 de la séance, il remarque que mes pieds sont posés sur les talons, en tension maximale, la pointe dressée vers le ciel, comme un type qui freinerait des quatre fers dans une bande-dessinée. Il me demande de poser le plat du pied sur le tapis et mes mains à plat sur mes cuisses. Il me demande de desserrer la mâchoire. Je ne sais plus ce qu’il me demande, à la fin.

Je finis par lâcher, petit à petit, et les larmes coulent toute seules, des larmes de suintement, des larmes de trop plein, des larmes de piscine à débordement, pas des larmes de chagrin.

– J’ai pas que ça à foutre, de souffrir, moi ! (que je lui dis)

– Et justement, vous allez en faire quoi, de ce temps ?

Le gouffre sous mes pieds, soudain.

Nous finissons la séance, je suis sonné. Prochain rendez-vous dans trois semaines.

En sortant, je marche dans la rue, nu.

Je me sens nu.

Moi-même, le même, mais nu.

Je mets quelques minutes à comprendre.

J’ai ôté mon scaphandre de cosmonaute et je respire l’air de la ville à travers ma bouche peut-être pour la première fois. L’atmosphère est respirable. Je peux respirer sans casque, sans scaphandre, je ne risque rien.

Je marche nu et je n’ai pas peur.

Je n’ai pas besoin d’être vigilant. Je le serai quand ça sera nécessaire. Ce n’est pas nécessaire pour l’instant.

Je marche et je sens l’air sur ma peau, je sens le soleil sur mon crâne, je suis moi, avec toute mon histoire, tout mon passif, toutes mes années mais je suis moi sans mon scaphandre et je n’ai pas peur, je ne suis pas sur le qui-vive, je ne me méfie pas.

Je dépasse le Bataclan, je m’en fous.

Je n’ai pas à être vigilant.

Plus tard, le boulot m’appelle au téléphone et je réponds détendu comme jamais, heureux d’être détendu, apaisé et sincère.

Je rentre chez moi, je m’allonge un instant et je me réveille deux heures plus tard.

Je lis un SMS. Il m’a écrit et me demande comment je vais. Je lui demande une photo de lui. Il me l’envoie.

Il est beau. Il est très, très beau.

Je souris.

 

 

Crédit Photo
Martin Reisch

8319 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 6 comments

  • Séverine dit :

    Tellement heureuse que tu découvres cet état!
    Bienvenue…

  • Isabelle dit :

    L’EMDR est magique
    Ou pas
    Car on en sort tellement transformé
    Après on vit autrement
    A toi de le vivre bien

  • Simone dit :

    Je t’ai lu, et je souris pour toi.

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