Vie quotidienne
C’était un mercredi 7 janvier
13 janvier 2015
9

Gaétan devait venir vers 11H30 et je ne suis pas content car il annule un peu avant, me disant être à la bourre, son chat est malade, il est allé chez le vétérinaire. J’avais prévu de lui montrer le plateau, la régie, les coulisses et on aurait échangé sur nos métiers, nous faisons le même, nous travaillons pour une émission de télé sur une chaîne parfois cryptée, au cœur des réseaux sociaux, un pied dans la régie, un pied dans la rédac’, une main sur le web, une autre sur le smartphone.

Gaétan m’agace mais je me dis que je vais en profiter pour sortir acheter des mandarines et j’en profite également pour téléphoner à mon éditeur, à qui je raconte l’avancée de mon livre et je lui promets de lui envoyer un mail dès que je serai sorti du magasin, dès que j’aurai pissé, dès que j’aurai mangé une mandarine, dans 10 minutes, quoi.

Je reviens, je m’assois devant mon Mac et je pose mes mandarines sur le bureau, j’entends Sylvain à ma droite mentionner Charlie Hebdo mais je ne fais pas attention, je rédige mon mail, du moins je commence à écrire les premiers mots. Soudain, j’entends Sylvain mettre le son du haut-parleur et (mais la chronologie des évènements alors se bouscule et peut-être que c’est après, peut-être que c’est avant, peut-être que j’ai inventé cette scène parce que je ne veux pas l’avoir vécue pour de vrai, oui faisons comme si de rien n’était, comme si cette semaine-là n’avait jamais eu lieu) et j’entends

Des hurlements
Des pleurs
Un homme déchiré qui crie des mots que je ne comprends pas
Un homme sur place qui veut aider ses amis et ne peut rien faire
Et ces pleurs me glacent, je suis parcouru d’un frisson d’angoisse et je comprends que quelque chose de terrible vient de se passer mais je ne sais pas quoi alors j’allume Twitter et je cherche.
Les premiers tweets sont vagues, les suivants plus précis.
Antenne dans 19 minutes.

Le rédacteur en chef décide de tout bousculer pour parler de ça, tout le monde consulte son ordinateur, le présentateur d’ordinaire si concentré à cette heure a des yeux noirs que je ne lui connais pas, il commence déjà à tout intérioriser, tout mémoriser, tout agencer dans sa tête pour mieux conduire l’émission (plus de 90 minutes en direct) qui s’annonce devant nous. On jette le conducteur (le document sur lequel on se base pour cadrer l’émission minute par minute, notre scénario) et la présentatrice du JT décide de rester en plateau, reliée par l’oreillette à la rédaction.

Il reste une dizaine de minutes avant l’antenne et soudain Twitter s’affole.

Je lis, je vois. Je tâche de me mettre à distance émotionnelle pour ne pas crier aux autres des infos qui n’ont pas encore été recoupées.
Je retrouve des réflexes de soignant aux urgences que je pensais oubliés.
J’engrange des photos, les premières, je note des noms de gens que je ne connais pas encore, je vois mes collègues décrocher leurs téléphones et appeler à droite et à gauche et puis nous prenons l’antenne, sans musique, sans applaudissements, dans le silence.

Je suis glacé mais le pire est à venir.

Je fais au mieux pour raconter ce dont je me souviens, désormais, mais mes mots habituels ne sont plus là. Il ne me reste plus que l’effroi pour parler des 90 minutes qui vont suivre. Un brouillard de cris, de larmes, de mouchoirs sur le bureau, de gens qui défilent parfois derrière moi, derrière les autres écrans, nos yeux rivés, écran web, écran télé, téléphone.

Quelqu’un a allumé les deux écrans du fond de la rédaction qui diffusent l’émission, émission qui valide ce que nous vivons, si la télé le dit, c’est donc que c’est vrai, NON, NON, “vu à la télé”, NON.

non, s’il vous plaît, non

Je clique sur une vidéo Facebook qui tourne déjà partout, postée par un inconnu.
40 secondes.
Je ne sais pas ce que je vais voir.
Je ne sais pas encore que ce que je vais voir, je ne veux pas le voir, je ne suis pas censé le voir, je ne vais pas pouvoir l’enlever de ma tête, je ne sais pas que je vais crier dans la rédaction sans pouvoir me retenir, que je vais bondir de ma chaise et m’effondrer, cherchant un mouchoir, vite, enlevant mon casque et le jetant sur le bureau.

L’homme en uniforme bleu supplie pour sa vie et l’homme en uniforme noir l’achève d’une balle dans la tête

Les collègues viennent voir la vidéo dans mon dos mais je détourne désormais le regard, je les préviens, j’appuie sur refresh et je les entends déglutir, je pleure, on me met la main sur l’épaule, je préviens je ne sais qui “Ne montrez pas la vidéo, ne montrez pas la vidéo, ne regardez pas la vidéo” et quelqu’un au dessus de moi doit penser les mêmes choses, quelqu’un de responsable et d’humain puisque j’entends alors dans le brouillard, à un moment la présentatrice dire à la télé

“Nous avons choisi de ne pas diffuser ces images”

Et puis arrive mon coup de grâce, le mot de trop, le nom de trop, je vois
au milieu des sms des gens, de la famille, des amis, des journalistes
des tweets
des posts Facebook
des mails
des dépêches
des mots des invités à la télé

Cabu

Je vois
Cabu

Je m’écroule à nouveau, mais cette fois touché au fond de mon ventre, dans un endroit où se logent les émotions de l’enfance, les peurs de l’enfance, les monstres dans le placard, les pièces de 20 centimes pour acheter 4 crocodiles, les odeurs de Nutella du mercredi après-midi récré A2 et Ariane et Zabou et Antenne 2 et Pif Gadget et Jacques Trémolin et Soizic Corne et les kickers (point rouge / point vert) et le cartable t’as ton tann’s et je pleure, encore, encore, encore.

Je m’accroche quelques instants mais je ne peux pas, je demande deux minutes de pause à mon chef qui a besoin pourtant de tweets, d’images, de réactions, de charbon pour alimenter notre direct qui, lui, continue sa route, et je vois l’heure s’afficher et la tête du présentateur qui gère, les longues minutes qui restent encore à faire passer avant de rendre l’antenne, je pars pleurer et je reviens, j’entends ce que je viens de lire dans la bouche des gens avec qui je bosse tous les jours, ils continuent de valider la vraie vie dans le poste, vu à la télé, je vois A. et E. à l’antenne, votre A et votre E qui sont pour vous des gens de la télé et qui sont là comme d’autres seraient là à leur place, juste des gens qui parlent dans le poste, moi je les vois, mon A, ma E. et ils sont derrière nous dans le studio à 20 mètres et je sais ce qu’ils pensent, je sais les larmes retenues en régie, je sais le silence glacial entre deux phrases sèches et précises dans les oreillettes car l’émission avance, il faut avancer mais pas trop vite, il faut recouper, il faut mettre en perspective, il faut laisser parler les gens et soudain un invité apprend en direct ce que je redoute depuis dix minutes, il apprend la mort de ses amis, et j’arrête de respirer, je supplie pour que tout cela je ne l’aie jamais vu, je n’ai jamais été là, que je sois ailleurs et loin, en bord de mer, dans une ville des Pyrénées-Atlantiques avec une enfant de six ans qui me demande de la faire rire ou de regarder un dessin animé avec elle.

Hébété.

Je suis hébété.

Nous rendons l’antenne et tout le monde se retrouve, entre jaillissements de mots et silence triste soudain, personne n’osant mesurer le poids de l’Histoire qui vient de nous tomber dessus, personne ne sachant encore que nous venons d’entrer dans un tunnel d’horreur et de haine qui va durer 60 heures.

Ma vessie soudain se réveille et je me retrouve encore à pleurer seul, dans les toilettes glaciales du deuxième étage.

Beaucoup plus tard

Chez moi.

Par chance, je retrouve un morceau de Lexomil. Je bois un peu de vin, puis un peu plus encore, puis un peu plus encore.

Je regarde un épisode de Downton Abbey et je note (comme un parachute, comme un gilet pare-balles, comme un doudou) que j’ai la saison 4 et 5 à découvrir.

Je me couche.

Je dors chimiquement pendant sept heures.

Au réveil, j’allume la télé et je me souviens soudain de ce sentiment que j’avais oublié, subtil mélange de colère et d’infinie tristesse, boule violette de bowling sombre entre mon thorax et mon pelvis, immense boule pesante et cancéreuse, je me souviens de cet autre jour d’après, de ce matin du 12 septembre, quatorze ans plus tôt et je pleure de nouveau car j’avais oublié ce sentiment qui ne porte pas de nom, cet état.

Je n’ai pas peur, jamais. Je suis triste, infiniment triste.

Je cherche vainement des mots apaisants sur le web, ce matin-là mais je suis automatiquement attiré par le fil de l’actu.

J’habite à 400 mètres d’un hypermarché casher devant lequel je passe chaque matin mais tout cela n’a pas encore la moindre importance.

175 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 9 comments

  • cvrin dit :

    Tu as toujours eu les bons mots pour restituer les émotions. Merci pour ton témoignage William.
    L’être humain est capable du meilleur comme du pire. Malheureusement…

  • pskl dit :

    nous nous souvenons tous de ce que nous faisions le 11 septembre, nous nous souviendrons tous de ce que nous faisions le 7 janvier mais peu sauront l’écrire avec autant de sensibilité que toi. Merci

  • Snail87 dit :

    Cabu – Pif gadget – Dorothée.

    Oui, tout pareil !

  • Muriel dit :

    Merci William pour vos mots. Il sonnent juste et ils résonnent en moi. Vos mots sur Cabu, j’aurais pu les écrire, à la virgule près. J’ai ressenti cela aussi. Merci. Quand on dépose ces mots, ou quand on les lit, c’est de la tristesse qui sort, qui s’exprime, qui s’en va. A la longue, et parce qu’il n’y a là aucune forme de complaisance, cela allège. Il faut sortir la peine et les mots, je crois. Alors merci, merci encore.

  • JacquieB dit :

    Merci William avec votre si poignant témoignage pour une si grande horreur et on peut vous assurer qu’on est tous comme vous.. effondrés.
    Grosse bise.

  • Sandrine dit :

    Merci Will. J’attends et je redoute la suite

    • William réjault dit :

      Oh, je te rassure de suite, il n’y en a pas pour moi, à titre personnel.
      Je passe toujours devant chaque matin mais désormais l’hypermarché est fermé et des fleurs sont déposées par de petites mains anonymes sur des barrières devant.

  • Elosyia dit :

    J’ai lu beaucoup de mes émotions sur ce mercredi 7 Janvier et sur le reste de la semaine dans ton article.
    Merci à toi d’avoir posé ces mots

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