Vie quotidienne
Un mois d’octobre
25 octobre 2013
17

C’est cette odeur, dans l’escalier menant à mon nouveau bureau, escalier que j’emprunte chaque matin, désormais, et qui me fait remonter 30 ans en arrière, à Bordeaux, dans l’immeuble bourgeois de mes grands-parents, car cette odeur d’escalier est la même et je l’avais oubliée, jusqu’à lundi dernier, n’ayant pas à réfléchir plus d’une seconde pour situer la rue, l’appartement donnant sur le jardin, le tableau dans l’entrée et cette minuterie sur le meuble de la cuisine qui m’amusait tant, enfant. Après sa mort, j’avais visité l’appartement de mon grand-père pour la dernière fois : repeint, il n’évoquait plus rien et mes souvenirs essayaient de trouver un passage pour se surimposer à ces murs brillants, sentant la peinture. Je me souvenais alors de cette scène étrange, des mois plus tôt, dans la cuisine, avec ma mère, alors que nous déjeunions tous les deux et que mon grand-père n’était pas là, car il ne reviendrait jamais, une scène que j’avais rêvée en fait mais qui désormais remplace les derniers souvenirs que j’ai de lui.

Il y a ces garçons, que je croise, avec qui je bois des verres, comme on dit pudiquement, qui se ressemblent tous et qui ne me correspondent pas, avec qui je m’ennuie souvent et pour qui j’ai de la compassion, aussi, parfois, quand j’entends des souffrances au détour d’une phrase, quand un mot en cache mal un autre, quand la solitude soudain fait son apparition entre nous, la leur, la mienne et que nous savons que rien ne la dissipera, surtout pas le sexe que nous pourrions vivre ensemble, si nous nous décidions à quitter le bar mais nous ne le faisons pas et je repars alors dans ma direction et eux dans la leur.

Il y a ces garçons que j’entrevois mais que je ne comprends pas.

Il y a Gauthier que je souhaitais croiser, hier, uniquement pour le saluer, voir ses yeux, savoir son état et qui tenta alors de m’ignorer avec colère, avec dédain, avec souffrance, aussi et nous souffrons alors tous les deux, bêtement, sur des routes parallèles alors que nous tentions quelques mois plus tôt de voyager ensemble mais ce n’était que des chocs frontaux, des éraflures et parfois, un peu d’aquaplaning aussi voluptueux qu’effrayant, qui me faisait lâcher le volant quelques secondes en fermant les yeux avant de freiner brutalement pour m’arrêter sur le bas côté, en sueur. Une fois que je lui avais intimé de sortir de la voiture, avant de repartir si vite, je voyais son regard et je comprenais que je n’étais pas la bonne personne, que je ne savais plus conduire, que je ne voulais pas lui faire confiance et le crash final était inéluctable : il y aurait deux victimes et toutes deux peineraient plus tard, à leur manière. Hier, en me levant pour aller le saluer, je reçus son mépris en plein visage et il me fit du mal, mais pas le mal qu’il pensait me faire. J’avais mal pour nous deux.

Ce changement alimentaire qui me fait comprendre tant de choses.

Cette solitude qui s’installe. Ces amis qui n’en sont pas vraiment. Ces amis qui sont là, aussi, plus discrets. Cette fin d’année étrange où je sais enfin ce que je veux faire de ma vie et je comprends que je le ferai seul, sans ta présence.

J’ai commandé pour la première fois, cette semaine, mon billet d’avion, mon hôtel et ma voiture de location. Réalisant que je partais pour quatre jours loin, autonome, totalement autonome et, pour la première fois de ma vie, libre de mes choix, j’ai eu un moment de doute, en cliquant sur “Je confirme” et puis j’ai fini par me dire que ce premier pas dans le vide ne me couterait pas plus que tous ceux qui avaient précédé. Je suis seul maitre à bord, désormais. J’ai estimé à vue de nez ma destination. Certains traversent l’Atlantique en solitaire et n’en meurent pas : je risque quoi, dans le fond, à entamer la suite sans toi ?

Je ne crains que l’ennui : me voilà donc désormais à devoir me raconter mes propres histoires pour me distraire.

1894 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 17 comments

  • Tinange dit :

    Très beau texte. Comme toujours.

    Il y a des histoires dont on peine à sortir. Cela prend du temps et on n’est pas toujours prêt pour de nouvelles rencontres.

    Bon voyage, alors ?

  • Hadda dit :

    parfois c’est dans ces événements qu’on se trouve…mon mois d’octobre est dans cette couleur là

  • pskl dit :

    Quel talent ! Je me répète mais j’aime ta façon de raconter, de mettre les mots toujours les plus justes.
    Bon voyage et raconte nous vite cette nouvelle aventure !

  • Marie dit :

    J’ai pas bien compris… Vous commencez un nouveau boulot, ça vous rappelle des souvenirs, et vous venez de quitter quelqu’un ? C’est ça ?

  • myster.i dit :

    Marcel Proust, sors de ce corps ! 😉

  • myster.i dit :

    Au fait, ça me fait penser que j’ai rêvé de toi l’autre jour – alors qu’on ne se connaît même pas… : tu n’allais justement pas très bien, et j’essayais de te réconforter (c’est sympa, hein ?!) Alors je t’embrasse par la pensée…

  • karine b. dit :

    beau texte… et j’écoute beaucoup cette chanson en ce moment… à Bordeaux, ma nouvelle ville. C’était ce changement de vie que je préparais, et quand j’en avais peur et il m’arrivait de me réfugier dans tes textes…

  • Lucie dit :

    Merci pour ce texte.
    Soudaine envie de vous offrir un café.
    A défaut, je vous envoie un gros “hug”!!!

  • Florence dit :

    Magnifique texte (émue)
    des bisous …

  • Corinne dit :

    Bon… je n’irai pas par quatre chemins. Juste “les boules”. Mais dans le bon sens.

  • Sandrine dit :

    Alors ça y est, ces changements qui s’annonçaient sont arrives? Bon vent a toi, ce sont les premiers kilomètres les plus difficiles

  • laurence dit :

    ah cette chanson “paris Seychelles” que j’adore ! et bien dis donc, tant de changement, de nouveaux caps … j’ai envie de te souhaiter bon courage car l’inconnu fait toujours peur et la solitude aussi même si c’est pour pouvoir peut être trouver ce qui nous va un jour (je n’ai d’ailleurs jamais eu le courage de quitter pour être seule, c’est te dire…) et aussi bravo pour ce saut dans la nouveauté, l’inconnu, le challenge ! plein de hugs et je te souhaite de si belles découvertes

  • Pmgirl dit :

    Je viens de lire ton texte et de me rappeler que j’ai rêvé il y a deux nuits que nous vivions en colocation toi, la marmotte, mon mari et moi.
    Tout se passait super bien…
    Ceci dit j’ai bien rêvé que c’était la fin du monde et que j’étais au café avec Caroline de Pensées d’une ronde.

  • Peggy L dit :

    Après toutes les séparations il y a des premières fois seul…… je suis en train de vivre exactement la même chose…et cette période de l’année est tellement propice à la mélancolie qu’on y prète beaucoup plus d’attention qu’a la normale……..j’éspère tellement que ma grand mère avait raison quand elle me disait ça aussi ça passera….

  • JacquieB dit :

    William, donnez nous de vos nouvelles s’il vous plait. Je vous embrasse;

  • Frederique dit :

    Cette photo d’octobre choisie et aimée de toi, comme une lueur dans la nuit, me rappelle une histoire d’étoile racontée à ma fille…
    ces quelques mots murmurés, juste avant de la quitter, ils sont aussi pour toi…

  • Elosyia dit :

    Dès les premières lignes, j’ai compris que tu étais en train de découvrir un nouveau chemin personnel, sans un “autre”.
    Sûrement parce qu’actuellement j’expérimente des sensations proches. J’ai parfois peur de l’avenir, de ce grand saut dans le vide que j’ai fait il y a quelques mois après avoir dit au revoir à une histoire et à une personne.
    Mais je me dis aussi que c’est prendre un ticket pour un nouveau voyage et qu’au bout j’y trouverais aussi quelque chose de surprenant et pas décevant.
    Bonne route !

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