Sexe Vie quotidienne
Vous avez demandé le Docteur du coeur, ne quittez pas.
12 octobre 2015
17

Bien sûr, sur le moment, je ne me rends compte de rien. Il est juste un garçon parmi les autres garçons, un verre, un soir dans un bar, je me suis fixé cette règle, je rencontre une nouvelle personne par semaine, dans un lieu que je ne connais pas, dans un quartier que je ne connais pas bien, histoire de ne pas être dans ma zone de confort et de rompre un peu avec la routine habituelle métro boulot dodo.

Nous nous retrouvons à Port Royal. J’ai juste une photo de lui. Il a 30 ans, il est Brésilien. Il vit à Paris depuis deux ans. Je ne le reconnais pas tout de suite car l’homme qui vient vers moi est assez différent de la photo, en mieux. Son portrait au Brésil, pris sur une plage, en maillot de bain, ne ressemble pas vraiment  au hipster européen (bien propre sur lui) qu’il est devenu et qui me sourit : 1m80, des yeux bleus, des cheveux mi-longs et vaguement bouclés qu’il a posés sagement sur un côté du front, des lunettes rondes, un pantalon vert, des Stan Smith (qui n’en porte pas ?), une chemise blanche, les mains dans les poches et ce sourire parfait, qui s’agrandit encore plus lorsqu’il me découvre.

Il me serre la main. Parle en Français avec un épais accent que je ne connais pas encore. Propose d’emblée un café, une table, un début de conversation. Il sait exactement ce qu’il veut et comment il le veut. Je me laisse faire.

Il a un boyfriend. Il me l’avoue après plus d’une heure à parler. Je hausse les épaules :

– Tu fais comme tu le sens, mec !

– Tu me juges ?

– Non, nullement. Je dis juste que je suis content de l’apprendre maintenant et que tu agis comme bon te semble dans ton couple. Moi j’ai été fidèle pendant neuf ans. Chacun voit midi à sa porte.

Midi..à…sa…porte ?

– It’s a French expression. Never mind.

– Je ne cherche rien de sérieux.

– Je ne cherche rien tout court. Je regarde avec amusement ce que la vie m’envoie.

– Alors, dans ce cas, allons nous promener sur les quais, d’accord ?

– D’accord.

Dhionatan attend encore une heure de plus, au soleil couchant, pour se rapprocher. Je me laisse faire.

C’est au bout du sixième rendez-vous, à la Brasserie Barbès, où il m’invite, que la conversation alors badine devient soudain sérieuse. Je ne vois rien venir. Je me contentais de laisser aller la musique et de ne penser qu’à moi. Nos moments intimes devenaient de plus en plus longs et intenses, les discussions qui s’ensuivaient sur l’oreiller prenaient un tour tendre et personnel. On parle de plus en plus de nous, de comment nous vivons cette relation particulière, de nos ressentis, enfin. Mais pas besoin de se mentir, je sais depuis la deuxième fois que nous sommes entrés dans une zone grise ne correspondant pas un instant au deal du départ. Ce n’est plus sexuel. Ce n’est pas une relation. C’est juste en plein milieu et ça nous occupe une place forte, de plus en plus importante, dans la tête.

Souvent, pour recadrer le débat, je lui dis que son boyfriend arrive pour les vacances de la Toussaint et qu’il serait un peu bête de projeter d’aller visiter les châteaux de la Loire avec moi, comme il en meurt d’envie, alors qu’il a mieux à faire avec un Brésilien comme lui qui n’a jamais visité Paris et qui, de surcroit, l’attend sagemment au pays. Dhionatan répond toujours avec le sourire et change vite de sujet. Il ne veut pas parler de sa relation mais je sens qu’elle occupe un poids entre nous qui n’existait pas au départ. Ce poids, je ne le porte pas.

Pas encore, du moins.

C’est un soir, donc, qu’il me dit des choses sur moi qui me font lâcher ma fourchette, serrer les machoires et déglutir doucement, en ne perdant pas une miette de ce qu’il a à me dire. Il m’a observé, il m’a écouté, il a des choses à me dire sur la manière dont je fonctionne. Il veut comprendre.

Ce sont des paroles d’amour, ce soir-là, qui sortent de sa bouche.

Je les absorbe, elles n’ont presque pas de goût, elles ne piquent pas, elles ne m’angoissent pas, juste je les entends et les intègre. C’est un homme qui me parle et qui voit que je pourrais aller mieux, en changeant à peine un peu ma manière d’être et mon refus d’être avec l’autre ou d’être aimé.

J’ai une chance énorme. La petite étoile qui me guide depuis tant d’années (au boulot, dans l’édition, amicalement, un peu partout…) ne me lâche pas et me donne, une fois de plus, un garçon bienveillant pour me faire avancer. J’hallucine. Je prends.

Quelques jours plus tard, après un déjeuner chez lui où il a cuisiné pour moi et une après-midi à prendre soin l’un de l’autre, je pars presque en courant pour ne pas rater ma séance de cinéma de fin de journée, je le vois me regarder étrangement dans l’embrasure de la porte et me faire au revoir de la main. Je dévale l’escalier, fonce dans le métro et écoute ma musique au casque.

UGC Les Halles.

J’achète ma place, quelques confiseries, je sors mon livre et je m’assois enfin, attendant le début du film.

Quelques minutes plus tard, dans son beau manteau bleu marine que j’aime tant (je le trouve toujours aussi classe, quel que soit le moment, c’est très important pour moi l’élégance, l’élégance morale, aussi, mais le chic tout court, sans être modeux, me fait fondre), je le vois débarquer dans la salle, des pop-corn à la main, du coca dans l’autre, me cherchant du regard. J’hallucine, je lui fais signe :

– Mais ??!!

– Tu me manquais déjà.

– C’est adorable.

– Je fais n’importe quoi, avec toi. N’importe quoi. Je crois que je me perds, là. Je fais l’inverse de tout ce que je devrais faire.

Il remonte ses lunettes rondes sur son nez me sourit, me demande si la place à ma droite est disponible.

– Oui, évidemment, andouille.

Alors il s’assoit, pose son pop-corn et me prend la main.

Je réalise alors – à cet instant précis – qu’il est l’homme du gué. L’homme qui me tient la main pour passer d’une rive à l’autre. L’homme qui m’aime et me donne inconditionnellement tout ce qu’il a envie de me donner, sans réfléchir trop, l’homme qui prend plaisir à être avec moi, pour rire, pour discuter, pour profiter de tout et de rien. L’homme dont je n’attends rien, pour la première fois depuis longtemps et dont je profite dans le meilleur sens du terme : m’éclairant à sa lumière et à sa bonté le temps que cela durera, sans promesses, sans calcul, sans pression. Sans pression, voilà.

Je donne tout car je n’ai rien à perdre : je suis juste moi avec lui, juste moi, le meilleur de moi, celui qui a survécu à ces derniers mois, celui qui a appris à la dure ce qu’il en coûte de fermer la porte de la maison avec l’autre qui reste derrière, celui qui a compris à quel point il y a si peu d’endroits confortables qu’on aimerait partager à deux, je suis le garçon qu’il regarde comme je le mérite et ce regard, je l’accepte, enfin, surtout.

Je l’accepte.

 

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There are 17 comments

  • Sébastien dit :

    « Au milieu du gué » : H21 en yi king, H48 en complémentaire. J’ai passé toute l’année 2013 là-dessus. C’est riche d’enseignement mais tu as vraiment l’impression d’être une charnière ou d’être un pont entre ta (future) vie passée et ta (future) vie tout court.

    PS : moi je ne porte pas de Stan Smith.

    • William dit :

      Je n’ai pas tout compris mais j’aimerais bien un éclaircissement de visu !!

    • Muriel dit :

      Bonjour, je me mêle sûrement de ce qui ne me regarde guère, mais j’ai tilté ici à l’évocation du Yi King, que je pratique assidûment depuis des années. Je n’avais jamais perçu l’hexagramme 21 comme évoquant le milieu d’un gué… Moi aussi je suis preneuse d’un éclairage, même succinct car cela a piqué ma curiosité!

  • cvrin dit :

    Cette dernière phrase, ces derniers mots. Ça m’a collé les frissons!
    Une belle route à vous!

  • Eli Rossi dit :

    vous avez le don de me faire pleurer

    très beau texte comme d’habitude

  • magaliej dit :

    Quel beau texte, merci beaucoup.
    J’en ai encore le sourire à l’instant, merci pour ce partage.

  • Pyb dit :

    J’aimais te lire pour l’empathie dont tu faisais preuve quand tu étais infirmier
    J’aimais te lire quand tu t’es fait ado
    J’aimais te lire dans tes aventures journalistico-twitteresques au contact des jeunes premiers et jeunes premières
    J’aimais te lire quand tu t’es faite Marion (dont nous ne saurons donc jamais rien de plus)
    J’amais te lire quand tu musais dans la grande maison de disques
    J’aimais te lire quand tu racontais sans fard les travers des stars éprouvées, leurs instants de maturité ou d’immaturité
    J’aime te lire en globe-trotter, en Hong-Kong Star, en Tokyo fan
    J’aime te lire dans tes passions (Mc Cartney, Bond et d’autres)

    Mais par dessus tout, j’aime te lire quand tu as ces épiphanies, ces instants de grâce intérieure où tu parviens, chaque fois, à aimer un peu plus ce garçon fantastique que nous sommes un joli petit nombre à suivre depuis bientôt 11 ans.

    Alors que tu parviennes à accepter qu’un autre t’aime, comme ça, sans pression, au point de l’écrire, c’est con mais ça me fait plaisir. Pour toi !

    J’adore qu’on prenne soin des gens que j’apprécie. And you keep getting better at it every day !

    Merci pour cet autre billet !

  • Muriel dit :

    C’est beau William, de vous voir vous aimer suffisamment pour enfin savourer le bonheur simple d’être aimé par un autre. Pouvoir être complètement soi-même avec quelqu’un, sans calcul et sans pression, c’est une libération inouïe. C’est une des premières choses que l’homme que j’aime m’ait dite, alors que nous commencions notre bout de chemin ensemble: « Quand je suis avec toi, je suis complètement moi-même, sans masque et sans filtres. Sans peur aussi. Qu’est-ce que c’est apaisant et comme je me sens bien… » C’est la plus belle déclaration qu’il m’ait faite, cela m’a émue au plus profond. Alors quand je lis quelque chose de semblable sous votre plume, cela me touche de nouveau, car je sais combien cette expérience, cette découverte sont précieuses, et combien elles sont porteuses de belles choses à venir… Non pas que l’avenir soit si important, puisque que c’est maintenant qui compte, mais ce maintenant-là ouvre bien des portes. Et c’est passionnant!

    • William dit :

      Ici et maintenant, la méditation m’aide pas mal, j’ai l’impression, à le vivre.
      Je tâche d’apprécier. Mais j’ai de la chance, je le reconnais, avec ses belles rencontres…

  • fofie dit :

    Bravo pour ce texte, pour les autres aussi.
    Je suis heureuse pour vous. Je vous souhaite pleins de bonheurs ( petits et grands) et longue route

    • William dit :

      Merci. Parfois, je me demande ce que je vais prendre encore sur le nez au prochain virage, parfois je me dis que je n’ai plus envie de conduire et puis souvent, aussi, je me dis que j’aime rouler.

  • PSKL dit :

    Le texte est magnifique, il suscite l’admiration mais surtout l’émotion. Mais l’histoire est encore plus belle et donne une énorme banane parce que je me dis que ce bonheur est mérité qu’enfin après bien des tourments tu t’autorise l’amour ici et maintenant et mon petit coeur de midinette est tout joyeux. Continue, fonce le prochain virage est porteur de belles surprises et comme on dit dans la Belle Province « laisse le bon temps rouler »
    Merci

  • Laurence dit :

    Vos textes se lisent comme un roman. On perçoit tout de suite une atmosphère, une ambiance, un sentiment… Savoir ce que cela se passe dans la vie réelle est… magique. Vous nous nous démontrez texte après texte, qu’accepter d’avancer c’est possible et que le pire n’arrive pas forcément. Bien au contraire. Au plaisir de lire le prochain chapitre…

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