Vie quotidienne
Dans la maison vide
22 mai 2019
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C’est la deuxième fois que je me retrouve dans la maison de mes parents en leur absence et c’est tout aussi désagréable que la première fois. Je ne suis plus chez moi dans cet endroit depuis bien longtemps (ma chambre d’enfant a été reconvertie, je dors dans la chambre de mon frère) et je ne connais strictement plus personne dans le village : je n’ai pas d’amis de l’école primaire, pas d’amis du collège, pas d’amis vivant dans le canton, rien. J’ai commencé à socialiser pour de bon au lycée. Mes oncles et tantes étant presque tous décédés, leurs maisons ont été vendues ou sont vides. Les personnes qui me connaissaient quand j’étais enfant sont, dans mon village, si âgées que je ne les reconnais plus et vice-versa.

Les commerçants ont pris leur retraite ou sont morts, les commerces du centre-ville ayant tous mis la clef sous la porte de toute façon depuis belle lurette, mes anciens profs ont plus de 75 ans, je n’ai pas vraiment de raison de revenir dans cet endroit à part pour passer quelques jours avec mes parents et saluer des amis qui sont tous à 1 heure de route au minimum. Quand mes parents seront morts, il faudra vider la maison (ce qui ne sera pas une mince affaire) et passer à autre chose. Il ne doit pas exister de mot dans la langue française pour décrire le sentiment confus qui doit étreindre ceux qui passent devant leur ancienne maison familiale revendue à d’autres mais je pressens déjà que cela me fera quelque chose, si un jour je reviens dans le coin, des années plus tard, car je ne serai pas venu depuis plus de vingt ans, peut-être, n’ayant rien à y faire et ne m’y voyant pas vieillir. J’envie mon amoureux qui possède une maison familiale ouverte aux quatre vents pour les proches et les enfants, centre d’une communauté se réunissant aux plus beaux jours, maison qu’on ouvre pour l’aérer et marquer le début de la saison, qu’on referme alors que les jours déclinent et qui se transmettra de petit-enfants en arrière petits-enfants. Chez moi, à ma mort et celle de mon frère, se tournera une page, n’ayant pas eu d’enfants tous deux, plus personne ne saura quels jours étranges passèrent lentement en ce lieu et ce sera très bien ainsi.

Amusant de croiser, incidemment, une copine de collège devenue directrice de maison de retraite dans laquelle nous venons de placer ma tante (93 ans, femme généreuse et de caractère qui a élevé tant d’enfants, d’une autre génération, que j’ai toujours connue dans ma vie, qui a du quitter son domicile du jour au lendemain le mois dernier, domicile dans le village devant lequel je passe désormais le coeur serré car je n’ai pu en revoir l’intérieur une dernière fois, les marches vers la cuisine, le salon donnant sur le jardin, la chambre toujours imprégnée de la présence de M. ou la vieille salle-de-bains du fond; on ne pense jamais assez à s’enivrer des choses du quotidien, croyant qu’on le fera une prochaine fois mais non, il est déjà trop tard : the trouble is, you think you have time...)

Faussement attribué à Bouddha ou Milan Kundera.

Cette copine de collège, très amusée de me recroiser (et me précisant habilement dans la conversation avoir elle aussi fui la région, son village, ses parents pour y revenir apaisée quelques années plus tard), me racontait qu’il était désormais venu le temps de recroiser tous ceux qu’elle avait connu adolescente et perdus de vue car ils emmenaient leurs âgés dans son établissement, âgés dont elle prend soin avec passion, le temps venu pour elle d’oser demander, à la lecture d’un nom de famille, si par hasard il était celui de la mère M. ou du père F, oui, absolument, c’est bien lui, oh mais alors peut-être étions-nous ensemble au collège, mais oui, ça alors, que c’est amusant, te souviens-tu de lui et d’elle, et de lui, aussi, quel était son nom, attends, je ne crois pas, tu fais erreur, tu confonds avec son frère qui jouait au basket.

Et moi de retrouver ses yeux d’adolescente et quelques souvenirs communs. Nous ne nous étions pas parlés depuis 32 ans. Le collège était bien loin, pour elle comme pour moi probablement pas la meilleure période de notre vie et pourtant il nous avait réunis et nous nous retrouvions désormais, trois décennies plus loin, à parler de tout et de rien, avant de retrouver ma tante, dans sa chambre.

Impossible pour moi de me repérer sans GPS dans les villes de mon enfance tant les ronds-points ont défiguré les paysages, impossible pour moi de reconnaître certains lieux au printemps ni en été, ne venant plus dans ma région lorsque les arbres explosent de feuille, je ne reconnaissais plus certaines routes pourtant bien familières en hiver quelques années plus tôt. Impossible pour moi de retrouver des avenues ou des rues dans Anglet qui a tant changé en 19 ans que je serais bien incapable d’y revivre, je crois, tentant de me repérer à quelques immeubles de mon passé mais ne les retrouvant plus, parfois rasés pour faire place à de bien plus grands immeubles modernes et laids, disproportionnés ou souvent cachés derrière de nouvelles habitations sans âme.

C’est en retrouvant mon ami R en bord de mer, vers Boucau (R que je connais lui depuis 30 ans, du lycée, donc et que je n’ai jamais perdu de vue) et en soupirant d’aise que la nationale et ses abords menant à la plage du Métro (quel drôle de nom) n’avaient pas trop changé depuis ma dernière venue, il y a presque vingt ans, que je me suis surpris à considérer, pour la première fois, un déménagement la moitié de la semaine sur la côte Basque et l’autre moitié sur Paris, faisant la navette et soufflant un peu, pour vivre deux vies et les supporter toutes deux, aucune n’étant parfaite, pour me dessiner enfin un projet, aussi, n’ayant plus réellement d’objectif personnel depuis quelques années. Je suis monté à Paris par amour, j’y suis resté par habitude, une fois l’amour parti, j’aimerais continuer à y vivre par intermittence, car ma vie est Parisienne sans l’être vraiment, car je ne suis plus totalement chez moi ni là-bas, ni chez moi ici, et que je vois filer les jours et les années, qu’il faut bien penser un peu à sa propre diminution, à la réduction des possibles et que cette perspective en métropole bétonnée me semble insurmontable.

C’est fou : dès que je m’amuse un peu, le temps passe si vite.

Et, pour conclure sur une note un peu niaise mais la mièvrerie n’ayant jamais tué personne : Dieu, que je l’aime. Merci de me l’avoir mis sur ma route et Merci de l’avoir fait tel qu’il est. Je manquais d’imagination dans mes attentes. Je mourrai peut-être ce soir mais je pourrai dire encore une fois : j’ai aimé et j’ai été aimé et toujours les deux en même temps, que ce sentiment-là est doux et qu’il donne du sel à toute mon existence, que cette énergie-là est forte et combien elle permet de dépasser mes croyances, mes limites et ce que je pensais connaître des frontières de ma créativité et de ma personnalité. Il n’y a pas meilleur enseignement de développement personnel que celui prodigué par la tendresse et les regards de l’être aimé. Les mots ne servent alors plus à rien, il suffit de regarder en retour et de murmurer (alors qu’il est affairé plus loin, car nous sommes pudiques) : oui, je l’accepte, ton amour.

37626 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 12 comments

  • Séverine dit :

    Amusant, je viens de revoir une amie de l’école obligatoire, nous ne nous étions pas revues depuis 1997! Hormis une fois rapidement pendant un festival en été. Étrange et agréable rencontre, comme si nous avions juste mis pause dans la discussion pour reprendre des années plus tard.

    Pas de famille non plus à qui transmettre un bien. J’espère que les parents vendront leurs maisons, pas envie de gérer ce genre de chose. Vraiment. Surtout avec la relation que j’ai avec eux. Enfin elle. Pfff. Pourquoi faire simple?

    C’est beau de te lire William! Cette dernière partie est magique… Merci!
    De mon côté j’apprends que je peux aimer d’autres personnes sans forcément passer par la case «couple». C’est un amour différent, fraternel, avec des personnes n’ayant aucun lien à la base avec moi. Mais c’est tellement puissant et revigorant! J’ai l’impression de retrouver des amis de longue date, avec cette sensation de les connaître sans les avoir jamais rencontrés avant et qui est follement agréable.

    • Anne dit :

      Séverine,

      ton commentaire m’offre une occasion en or d’enfin prendre le temps de poser quelques mots ici, après des mois (/années) à lire les textes de William en étant souvent trop bouleversée pour être capable de dire quoi que ce soit (malgré les résonances folles et multiples que j’ai pu y trouver plus particulièrement ces derniers temps).

      D’abord, j’en profite pour te remercier, puisque c’est grâce à toi, et des sauts de blog en blog il y a bien longtemps, que j’avais commencé à lire le blog de William.

      Et puis ce commentaire là me touche tout particulièrement, et me confirme ce que les autres m’avaient fait entrevoir. Que nous sommes sur des chemins qui ne se croisent plus forcément mais qui ont de profonds parallélismes qui me font sourire.
      Ce que tu écris sur le fait d’éprouver de l’amour « sans forcément passer par la case couple » rejoint ce que je vis avec force et gratitude ces derniers mois avec celles et ceux que j’aime appeler mes « amours parallèles et complémentaires ».

      Te savoir sur ce chemin me rend heureuse et me rend encore un peu plus forte et sereine.

      Séverine, je t’embrasse, ainsi que D. 🙂
      William, je te remercie infiniment de ces partages qui permettent d’éclairer des chemins parfois tortueux et de se sentir (si bien) accompagnée.

    • William dit :

      Et merci donc d’avoir osé déposer un commentaire !
      Comme je dis souvent, si tu es tentée mais que tu ne sais pas comment répondre, tu peux juste dire : je t’ai lu.
      C’est une manière simple de me dire que tu es là.
      Amitiés.

    • Séverine dit :

      Anne, quel plaisir de te lire ici!
      Nos chemins ont dérivé mais se suivent quand même, je suis sûre qu’on se reverra dans des lieux improbables et par la musique!

      Je continue d’expérimenter la vie, l’amour sous ses diverses formes. Cela peut faire mal parfois, pour bien comprendre certaines choses. Comme se respecter soi-même pour ensuite mieux apprécier les autres. Des erreurs sont nées de belles choses, j’apprends tous les jours et les rencontres sont merveilleuses!

  • Julie dit :

    Je comprends ce besoin de partir, de se construire soi, j ai quitté l appartement de mes parents, la region, et je me suis construis une vie, avec des enfants et je ne leur transmets que de belles choses, je l espère.
    Je n ai pas remis les pieds dans le sud depuis au moins 4 ans, et je n ai pas l envie d y redescendre….

    C est étrange, j ai rêvé que je vidais la maison de ma grand mère, partie il y a quelques années déjà, et que je n ai vue une dernière fois que le jour de son départ. J ai rêvé que je détapissais, rangeais chaque bibelot dans un carton, que je vidais chaque étagère….
    Sensation étrange, surtout si un jour je dois repasser devant sa maison, vendue…

    Mais je me dis que les souvenirs restent, ancrés dans la memoire et le coeur (je suis un peu gnangnan, pardon), et que quelque part, ils nous portent. Ils tissent des morceauxde notre essence, et c est bien là le plus beau….

    Je vous souhaite de trouver votre vooe, vos demeures… Pourquoi pas deux pieds a terre ? C est une jolie façon de profiter des lieux qui vous tiennent à cœur !

    Je vous embrasse

    • William dit :

      Julie, oui, j’ose enfin imaginer deux lieux, deux endroits, une idée qui me semblait folle auparavant mais bien moins maintenant !

  • Matoo dit :

    Quelle jolie conclusion. ^^

  • Dominique dit :

    ‘ mais non, il est dejà trop tard ». Un upercut.
    Comme tout le texte, toute cette réflexion. Merci de nous permettre de te lire.

  • Simone dit :

    Je t’ai lu.

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