Vie quotidienne Voyages
La peur au ventre
4 octobre 2019
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« Et tu n’as pas peur, de voyager tout seul ? Comment tu fais ? Je ne sais pas comment tu fais. Moi, j’aurais peur, je crois, aux USA, tout seul, dans cette voiture, au milieu de nulle part, à dormir chez des gens, comme ça… »

Le Silence des Agneaux, voilà à quoi je pense quand je passe ici.

Non, je n’ai plus peur. J’ai peur d’autres choses (la dégradation de ma santé, le délitement de ma sobriété, quitter mon amoureux, commettre une erreur financière de taille) mais peur de voyager seul, non, ça fait des années que ça m’est passé, depuis le Japon. J’étais parti seul, plus d’un mois, avec un petit bagage cabine de rien du tout. J’avais appris la vie. J’avais perdu mon téléphone le deuxième soir et puis je l’avais retrouvé. J’étais revenu différent, plus masculin, plus apaisé. Je savais qui j’étais, je savais que je plaisais, je savais enfin que rien ne pouvait m’arriver de terrible si je prêtais attention aux ondes autour de moi, si j’écoutais vraiment les conseils ou la petite voix dans mon estomac.

J’ai eu des angoisses, bien sûr, et j’en ai encore, au kilo, parfois. Mais plus à la tonne. J’ai ma petite paranoïa personnelle qui est bien ancrée et qui parfois me fait tourner les talons sans avoir eu la chance de dépasser un biais ou une certitude mais bien souvent, elle est fondée sur quelque chose de fort. De puissant. De salvateur. Je ne ressens pas les choses pour rien. Neuf fois sur dix, j’ai raison de ne pas y aller.

Je n’ai plus peur, non. Je croise des gens qui font du mal, ça m’arrive. J’ai croisé des pervers, des aspirateurs de bonnes ondes (des âmes perdues qui se nourrissent du malheur et du bonheur des autres), j’ai croisé des abuseurs, des menteurs, des violents mais je n’ai pas eu peur. Je sais que tout cela est bien fragile et que je ne suis pas à l’abri d’un mauvais coup du sort. Je sais que ma fatigue ou mon insistance narcissique peuvent me conduire dans des culs-de-sac émotionnels bien compliqués à gérer ensuite.

Mais je n’ai plus peur, non.

Je suis parti en Amérique du Nord, entre le Maine, le Vermont, le New Hampshire et le Canada, seul quelques jours, avec comme point de chute la maison d’une amie. J’ai fait plus de mille kilomètres en voiture et j’ai dormi chez des inconnus qui ouvraient leur intérieur aux étrangers de passage. J’ai traversé à la tombée de la nuit le centre ville de Burlington (Vermont) que j’ai trouvé chelou, très chelou, j’ai même voulu m’approcher de pompiers pour les photographier, changeant de trottoir et marchant vers eux et me rendant compte qu’ils escortaient, à quatre autour, une personne en pleine crise de démence, personne se dirigeant droit sur moi, me regardant, moi qui ne voyait que les pompiers et bien sûr ils auraient agi pour la contenir mais, quoi, les premières secondes auraient été juste entre lui et moi.

Je les attire ou je suis attiré. Indéniablement, nous avons quelque chose en commun qui nous pousse les uns vers les autres. Un obscur centre de gravité émotionnel caché se repaissant de souffrance ? Je ne sais pas.

Castle in the Clouds

Un peu plus tard, dans un 7à8 glauque et sale, où j’étais entré par flemme de me faire à manger et probablement aussi parce que j’avais renoncé à m’écouter, ce soir-là, je fus abordé par une autre personne en pleine crise de démence, dans l’indifférence totale des gens qui passaient autour de nous, sauf d’une jeune femme cachée derrière un rayon et qui nous observait avec une vive attention. J’avais beau lui expliquer que je ne comprenais rien, édenté et hagard, il ne me lâchait pas, bafouillant sans cesse des mots qui n’avaient pas de sens pour mes oreilles d’étrangers, et je ne cessais de chercher du regard un peu d’aide dans le magasin mais seule la jeune femme nous dévisageait, avant de s’élancer en quelques pas vers la sortie, volant au passage des boîtes de nourriture pour chat qu’elle tenait contre sa poitrine et comptant sur nos deux silhouettes devant la caisse pour s’échapper sans demander son reste et sans payer.

Le pauvre homme s’approchait de plus en plus de moi et puis, excédé, je finis par lui dire que j’avais envie de dormir et pas envie de parler. Et il arrêta pour sortir à son tour du magasin.

Hier soir, tard, après le cinéma, croisant deux addicts bruyants, sales, en pleine descente, s’énervant tous les deux, dans une station-service de nuit, où nous nous étions arrêtés à ma demande car je crevais de soif et alors que mon ami faisait le plein, je croise le regard d’un des deux, une fille, mauvaise, reniflant le mauvais coup et je glisse sur elle sans l’ignorer, sans la craindre ni la rejeter, comme une information parmi mille autres, reçue, analysée puis classée. Elle s’attaque verbalement au caissier qu’elle insulte et tous les clients de la station-service s’arrêtent alors de parler et se tournent vers elle, se raidissant, attendant qu’une horreur se passe, une arme à feux, un coup de couteau, un mauvais geste dégénérant en drame et puis en prison, que sais-je, mais non, rien, elle finit par chiper un paquet de bonbons et, défiante, crache par terre devant le caissier désabusé qui laisse faire. Elle s’en va dans la nuit, rejoindre le parc à côté qui, je l’apprends plus tard, n’est pas fréquentable, devenu un des pires endroits du Nord-Est depuis quelques années. Et alors ? J’ai le droit d’exister et de m’arrêter là comme tout un chacun, j’ai le droit d’ignorer cela et tracer ma route comme elle trace la sienne.

J’existe, j’entends, je vois mais non, je n’ai plus peur.

Octobre 2019 – Castle in the Clouds

20866 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 2 comments

  • Laure dit :

    Des textes comme celui-ci j’en veux encore et encore ! Je reviendrai le lire une seconde fois et certainement une fois de plus. Je ne sais pas mettre des mots sur ce que j’ai ressenti donc voilà: Merci William.

  • Sandrine dit :

    Moi j’ai arrêté d’avoir peur un soir en Irlande, en rejoignant seule mon B&B après une soirée avec mon amant d’un soir qui s’était endormi. En pleine nuit, j’ai coupé à travers champs, escaladé des murs dans une île inconnue, j’ai fini par arriver endolorie et couverte de broussailles mais forte de la sensation que je n’avais plus rien à craindre, jamais. C’était il y a 10 ans, l’été 2009. L’automne qui a suivi a été puissant, porteur de bonnes choses mais aussi de douleurs, cette force m’a aidée et elle n’est jamais partie depuis. Merci de me l’avoir rappelé

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