Musique Sorties Vie quotidienne
La punition
5 mars 2020
15

J’ai expérimenté il y a quelques jours une situation très inconfortable pendant quelques heures : devoir être privé de mon portable lors du concert de Madonna. Pas moyen d’y échapper. Tous les téléphones étaient mis sous clef à l’entrée du concert, sans exception. Aucun moyen de communiquer avec dehors sauf en sortant de la salle pour rejoindre une zone où on pouvait débloquer le sac contenant le smartphone, le temps de répondre à un message ou de passer un coup de fil. Il n’existe aucune image/vidéo pirate du concert (ou très, très peu) car les gens savent qu’ils se font sortir de la salle si jamais leur viendrait l’idée de capter un moment.

L’angoisse avait jailli la veille : Madonna, pour son premier soir à Paris, avait « fait attendre » tout le monde pendant 3H30, montant sur scène à minuit, finissant à plus de deux heures du matin, lâchant les gens dans la rue sans moyen de transport pour rentrer chez eux. Immédiatement, mon cerveau se mit en roue libre et en colère : il était HORS-DE-QUESTION pour moi d’attendre QUI-QUE-CE-SOIT pendant plus de TROIS HEURES, SANS MON PORTABLE, pour ensuite DEVOIR RENTRER À PIEDS SOUS LA PLUIE, alors que j’avais payé 250 EUROS ma (superbe) place au premier rang. C’était du « foutage de gueule / de l’irrespect » et clairement une source infinie de ruminations dans mon cerveau déjà bien encombré par mille autres problèmes plus ou moins importants que celui-là.

Tout de suite, je me mis à trouver des parades :

  • Ne pas aller au concert me semblait la manière la plus évidente et la plus radicale pour lutter contre le mal-être qui m’envahissait (et dont je peux vous résumer simplement les émotions, les notions cachées derrière ma colère par « obligation / abus d’autorité / enfermement / perte de libre arbitre / abandon / etc.)
  • Arriver vers 23h pour faire la queue le moins possible dehors et passer le moins de temps dedans sans portable me semblait une autre option possible
  • Je caressais l’idée du siècle de boire un ou deux verres tout seul à la maison avant d’aller au concert pour me sentir guilleret et euphorique, bref, j’envisageais le pire et en aucun cas le meilleur. Pour couronner le tout, je n’avais acheté qu’une place et devais m’y rendre seul.

J’ai passé la nuit à ruminer mon angoisse. La matinée à surveiller fébrilement les réseaux sociaux pour savoir à quelle heure le concert allait commencer le soir-même (aucune indication, nulle part) et le début d’après-midi à guetter la somatisation de mon angoisse justifiant un début de maladie m’empêchant d’y aller. J’attendais la migraine, la gastro, le rhume (on ne parlait pas encore de Coronavirus il y a quinze jours) et je m’accrochais à l’idée que quelque chose de pas cool allait me tomber dessus, quelque chose de suffisamment éloquent pour m’empêcher de me rendre à ce foutu concert de malheur « qui démarre à minuit on sait même pas » où on te vole ton portable et tu es assis à côté de je sais pas qui et comment je vais faire pour revenir à la maison et c’est dégueulasse ma vie c’est vraiment naze.

Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas comment mais à force de lire ça partout en boucle sur les réseaux sociaux, car la colère des autres fans débordait des égouts du web, suivie des premiers articles de journalistes avides de clics, titrant tous que la Madonne se prenait vraiment pas pour de la merde et qu’on se demandait ce qu’elle allait faire de pire le soir-même, mon soir à moi, quoi, bref, à force de lire ça, j’ai eu comme une épiphanie à un moment. Une vague d’apaisement qui m’est tombée dessus comme une pluie de dollars sur un parieur dans un casino de Vegas.

J’ai eu un flash. Comme si je retournais une peau de lapin. J’ai vu la chair, les os, les muscles et non plus la fourrure. J’ai posté ça sur Facebook :

A 20h, j’ai pris mon parapluie, mes clefs et je suis parti au Grand Rex. J’ai fait la queue en silence, queue qui avançait lentement mais sûrement, j’ai mis mon portable sous clef quand on m’a demandé de le faire, je me suis avancé vers ma place au premier rang, au balcon et je me suis assis à côté d’un garçon qui s’appelait Thomas, avec qui j’ai discuté 2H30, de musique, de concerts, de nos vies. J’ai applaudi la première partie, qui m’a fait fredonner quelques vieux titres oubliés et quand le concert a démarré, j’ai été subjugué pendant deux heures, parfois dans un état presqu’hypnotique sur un titre comme « Frozen », que pourtant j’ai eu dans les oreilles mille fois, mais qui, là, forcé d’écouter, de vraiment écouter, de regarder, de vraiment regarder, pour me nourrir dans l’immédiat d’images qui n’appartiendraient qu’à moi, que je ne partagerai pas, que je ne reverrai jamais, m’a fait réaliser en frêle équilibre pendant quelques minutes que j’étais présent, vivant et réceptif à ce que je voyais devant mes yeux, comme rarement je l’étais depuis l’apparition des smartphones et des réseaux sociaux dans ma vie. Une belle saloperie que tout cela.

Savez-vous que lorsque nous allons sur Facebook, par réflexe ou par plaisir (croyons-nous), lorsque nous voyons un point rouge nous notifiant que quelque chose s’est passé, le réseau social titille dans notre cerveau la même zone corticale que celle activée par un shoot d’héroïne, de crack ou de morphine ? Même chose pour Instagram et je dirais (mais ça n’engage que moi) que c’est dix fois pire sur Twitter, devenu le réseau de l’invective, de la haine, du harcèlement et des indignations à la petite semaine. Le plus dangereux de tous les réseaux, le plus addictif, le plus malsain, le plus sournois.

Je ne recommande plus à personne d’aller sur Twitter pour parler, commenter, réagir, lancer des débats. Je ne recommande à personne d’ailleurs d’utiliser les réseaux sociaux à l’heure actuelle pour autre chose que ce qu’ils sont, un indicateur de température qu’on surveille, qu’on lit, qu’on évalue en se gardant bien d’y approcher le nez : un thermomètre géant planté dans le cul bien crémeux des internautes en roue libre (cachés derrière leur « anonymat » ou pas), éructant leur colère ou leurs « idées », donnant écho au pire des rumeurs, des fake news, de la bêtise humaine, se croyant tous libres, libres penseurs, malins et justiciers, au mépris de la justice des hommes, des normes sociales (de politesse, d’écoute, de débat…), le tout surveillé par des médias prenant ce micro-trottoir pour la réalité réelle de la vie contemporaine et le citant sans cesse comme LA PREUVE DE CE QUE LES GENS PENSENT ET VOTENT.

Et bien moi, j’ai été ravi de ne pas avoir mon portable car j’ai été obligé de me servir de mon cerveau, de mes yeux et de mes oreilles pour comprendre ce que j’avais sous les yeux. J’ai été ravi de ne pas avoir mon portable car j’ai été obligé de saluer mon voisin, de parler avec lui et de passer du temps avec un inconnu adorable qui partageait les mêmes attentes (et peut-être les mêmes besoins/angoisses) que moi. J’ai été ravi de ne pas avoir mon portable car je me suis senti libre de mes mains, de mon corps, de mon esprit. J’ai été ravi de ne pas avoir mon portable car je ne voulais pas être interrompu dans mon expérience rare et je ne voulais pas interrompre la vie des autres et je ne voulais pas rendre malheureux ceux qui auraient aimé être là avec des images floues volées dans le noir.

J’ai été ravi de ces cinq heures volées à internet, aux réseaux, à mon iPhone. Et, oui, le spectacle valait toutes les attentes du monde. Mieux, l’attente faisait partie du plaisir. Dans Instagram, il y a Insta et moi, ce soir-là, on m’a forcé à lâcher l’instantanéité pour être dans l’Instant. Une fois de plus, Madonna m’a appris quelque chose sur la vie. Rien que pour ça : merci, Madame.

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There are 15 comments

  • Ziewicz dit :

    Je suis allée voir Madonna pour la première fois de ma vie la semaine dernière. J ai 33 ans, je l aime depuis que je suis petite. Je me souviens l avoir écouté au baladeur cassette étant enfant. Les clips de papa don’t preach et de true blue me procurent à chaque fois de grandes émotions musicales.
    J ai été tellement émue lorsqu elle est apparue sur scène, ce petit bout de femme… C était un moment irréel pour moi de voir cette si grande star en vrai,que j’ aime tellement, pour la première fois de ma vie. J étais tellement heureuse de ne pas être polluée par les lumières artificielles des portables/montres connectées. Et je suis d accord avec vous la mise en scène de Frozen était juste merveilleuse, Lourdes est une vraie beauté.

  • Damien dit :

    Sinon, tu pouvais prendre un livre… 🙂

  • Morgane Enselme dit :

    Joli récit 🙂

  • Séverine dit :

    J’ai volontairement laissé mon appareil photo à la maison cette semaine. Et pas sorti mon téléphone. Pour profiter du concert intimiste qui s’est présenté à moi… Patrick Watson, une pure merveille pendant presque deux heures dans une petite salle. Un bonheur!
    Certaines personnes ont sorti leurs téléphones au début. Mais après, plus rien. La magie a opéré…
    Se reconnecter à soi-même, juste profiter de ce qui se passe sous nos yeux, partager avec l’artiste. C’est tellement beau!

    • William dit :

      Et quand on se rend compte à quel point on vit mieux sans, c’est juste ahurissant…Steve Jobs et son iPhone nous a volé des années de vie.

  • Leyleydu95 dit :

    Madonna et moi,c est une vieille histoire !
    Je l ai vue à Bercy en 1989..ma mère m a offert la place pour mon BEPC..pas le droit d aller dans la fosse,mummy à côté,des sacrifices de dingue pour payer nos 2 places et pas de souvenirs en images de cette soirée!..pas grave,un film(in bed with Madonna) me rappelle cette soirée pour toujours !
    Quelle chance tu as eu de vivre cette soirée dans ces conditions !

    • William dit :

      Et toi, donc ! Tu as vécu le Blonde Ambition Tour…qui, je te l’apprends peut-être…a été filmé pour le film Bed In Madonna, puisque la plupart des chansons dans le document viennent de Bercy :p
      Tu as donc tes images à toi !

  • Laurent dit :

    Comme toi, je suis passé par mille réactions, phases, sentiments. Mais j’ai vite choisi de voir le verre à moitié plein, malgré les 3 heures d’attente, debout, dehors. Malgré la sortie à 2h et demi du mat (ne pas suivre le flot de gens, trouver un chauffeur à contre-courant du flot qui se dirigeait vers Opéra). Et tout compte fait, j’ai a-do-ré être dépossédé de mon téléphone portable pendant le concert. Je fais partie de ceux qui tapent sur l’épaule de la voisine de devant, quand par exemple, lors du concert de Zazie à Marseille, fait un live à ses potes via Facebook (devant mon regard noir, elle a vite rangé son téléphone). Je bénis les artistes qui ont le courage de froisser les fans en interdisant le téléphone, car j’ai profité pleinement du concert (8e rang), version longue, moment champagne bitch avec JPG, magnifique scénographie. Bref, j’ai réussi à effacer tous les mauvais côtés pour ne garder que le positif : ce concert génial et incroyable à mille lieux du souvenir pourri du Stade de France (plus jamais). La bise de Marseille.

  • En effet, c’est du génie !

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