Sexe Vie quotidienne
Main dans la main
8 février 2019
7

Il est différent des autres, en tout cas il est différent du précédent : il n’hésite pas en public à mettre son bras sous le mien, à m’embrasser dans l’Escalator ou à montrer des signes de tendresse, quelque soit le lieu, l’heure et l’endroit. Ce n’est pas un problème pour lui et – pour être tout à fait franc – c’est quand même un sacré problème pour moi ou devrais-je dire plutôt c’est une sacrée source de crainte.

D’aussi loin que je me souvienne, être gay a toujours été associé dans mon esprit à recevoir des coups, des insultes et parfois me retrouver en danger de mort, sans même avoir eu à parler, à revendiquer, juste en étant là, seul ou en couple. C’est un sentiment très particulier que peu d’hétérosexuels peuvent comprendre (j’imagine bien que vous pouvez intellectuellement vous représenter la situation mais vous ne vivrez jamais dans votre corps la peur ou le malaise d’oser tenir la main de votre compagne dans la rue) et qui pourtant rythme ma vie amoureuse depuis deux décennies. En public et même très souvent en privé, lorsque d’autres personnes sont là, par exemple, je suis toujours sur la défensive lorsqu’il s’agit d’embrasser, de me rapprocher ou de tenir la main du garçon avec qui je suis.

Mon cerveau a intégré que : signe public d’affection entre garçons = danger.

Dans ma relation précédente, nous nous tenions jamais la main en public, jamais, nous marchions à une distance relative l’un de l’autre (de manière instinctive, presque comme deux amis) et nous ne nous embrassions jamais en public, même furtivement. A peine un baiser sur les lèvres, dans quelques très rares endroits où nous savions que personne ne regardait. Pour nous dire au revoir, dans une gare ou un aéroport, nous nous serrions dans les bras, quelques secondes, je l’embrassais sur la joue mais jamais nos lèvres ne se touchaient.

Au cinéma, je n’ai pas le souvenir en plus de douze ans d’avoir mis ma tête sur son épaule. A San Francisco, une fois, en pleine fête gay, dans la rue, alors que tout le quartier était bloqué sur trois blocs et que nous n’étions entourés que de gays ou presque, j’ai le souvenir d’avoir mis sa main dans la mienne, pour quelques pas, mais rien de plus avant d’avoir prestement repris ma liberté. Ma sécurité.

J’ai intégré que ce que je suis, en public, peut provoquer une éruption de haine et de défoulement physique qui pourrait entraîner ma mort ou une incapacité grave, sans parler de séquelles psychologiques. J’ai retenu des années de harcèlement au collège puis au lycée que je risque à chaque instant, en public, pour ce que je suis, pour ce corps, pour cette psyché que je n’ai pas choisie, d’être détruit sans possibilité d’argumenter, sans échappatoire autre que la fuite ou la riposte et que peu de gens se lèveront pour me défendre.

Je suis différent. Je le sais. Je n’ai pas décidé d’être comme ça. J’aurais aimé être comme tout le monde (ou comme la majorité) quand j’étais plus jeune mais j’ai appris à accepter qui je suis, ce que j’aime et qui j’aime. Car je n’ai pas le choix : je suis comme ça et je ne changerai pas. Et surtout, je suis comme ça, je ne fais de mal à personne, je n’impose ma vie, mes amours et ma sexualité à personne. Je suis comme ça, comme d’autres, je suis un homme avec ces doutes, ces défauts, ces qualités et j’ai le droit d’exister. Je n’ai pas envie de me marier ou d’avoir des enfants mais je suis reconnaissant que d’autres se soient battus pour m’obtenir des droits comme le PACS. C’était un minimum vital. Je n’aime pas défiler à la Marche des Fiertés mais je suis content que d’autres y prennent du plaisir et surtout qu’elle existe. Je me rends compte parfois, à ma grande tristesse, que j’ai intégré des réflexions « self-hatred » lorsque je me prends à juger une personne efféminée, pour en tirer des conclusions ou une moquerie. J’ai déjà défendu physiquement un candidat très efféminé avec une voix de fausset qui avait un CV en béton mais qui avait été rétoqué par un lointain collègue qui se moquait de lui en le singeant. Je ne m’étais pas reconnu : pris d’une fureur qui m’avait rarement habitée par le passé, j’avais chopé le type par le col de la chemise en criant : T’as un problème avec ça ? T’as un problème avec ça ?

Je me suis retrouvé à défendre un salarié transgenre qui posait problème dans le cadre de l’entreprise (non à cause de son genre mais parce qu’il avait ouvert un topic LGBT plutôt bon enfant sur le réseau social interne, créant des vagues dans une succursale en Indonésie et ailleurs), pris entre plusieurs feux : le gay en moi hurlait à l’injustice, le médiateur que je suis devenu cherchait à calmer tout le monde et le salarié senior que j’ai mis des années à devenir cherchait à trouver le bon compromis pour ne pas sacrifier le topic tout en calmant les foules sans blesser le garçon qui avait lancé le sujet.

Je suis sorti quelques temps avec un garçon transgenre très sexy (un skater…miam), relation générant pas mal de moqueries ou de commentaires stupides dans mon cercle proche et m’emmenant à prendre de la distance avec tout le monde.

J’ai du plusieurs fois me taire ou mentir dans des pays étrangers sur ma vie privée lorsqu’on me posait la question dans une réunion de travail. En Russie, en Turquie, en Pologne, alors que j’étais mandaté par mon employeur, dans le cadre de mon travail, entouré d’hommes à 90%, j’ai du plusieurs fois botter en touche ou m’inventer une copine pour ne pas me retrouver dans une zone potentiellement malaisante.

J’ai du me justifier plusieurs fois lors de réunions : non, mon point de vue positif sur telle embauche n’était pas lié à la beauté du mec, non, je n’étais pas intéressé par le coming-out de telle célébrité et n’avais pas envie de partager le mien devant 20 personnes, non, je n’avais pas envie de places gratuites et bien placées pour l’Opéra Garnier, non merci, oui, oui, non merci, c’est gentil mais non merci, oui je comprends bien que ça part d’un bon sentiment mais je ne suis pas intéressé par la danse classique, ah tu croyais que tous les gays…? Non, pas moi. Non, je n’ai pas envie d’essayer (dix minutes, ça a duré dix minutes).

J’ai déjà entendu des remarques homophobes chez le dentiste à qui je me plaignais d’avoir mal.

J’aurais du céder ma place dans l’avion à un couple hétérosexuel qui avait la priorité sur mon couple-gay-non-marié (je n’ai pas lâché un pouce de terrain et le vol s’est déroulé dans une ambiance très, très électrique, surtout que nous avions payé plus cher pour être assis tous les deux côte-à-côte en bout d’appareil).

Je me justifie encore régulièrement auprès de femmes que j’aime beaucoup et qui ne me connaissent pas réellement lorsque je sens que ma gentillesse est mal interprétée et c’est une douleur à chaque fois, à chaque fois, que de devoir dire « je suis gay, ne vous inquiétez pas » alors que j’ai le droit de l’être, d’être doux et attentif en tant qu’homme et de ne pas devoir le préciser mais je le fais. J’aide d’ailleurs les femmes dans le métro lorsqu’elles se font emmerder (j’ai l’impression que ça augmente…) et je n’en tire aucune fierté particulière mais entre personnes potentiellement oppressables, on doit se tenir les coudes et j’ai toujours, toujours peur qu’ils découvrent que je « ne suis pas un vrai homme » ce qui nous mettrait dans une situation encore plus explosive.

Je force ma voix pour la rendre plus virile et plus grave à la radio, au téléphone, devant un homme inconnu. Je ne croise pas mes jambes dans le métro, j’évite de porter certaines couleurs, j’évite de soutenir certains regards, je mens à mes voisins âgés (Don’t ask, don’t tell) alors que je suis propriétaire TOUT COMME EUX, je suis consterné quand un médecin me voit comme une population à risque uniquement (je suis séronégatif, totalement fidèle et monogame quand je suis amoureux, ni honte, ni fier, juste c’est moi, ne vous en déplaise, Docteur) et je déteste arriver dans un hôtel étranger d’une petite ville où la personne à l’accueil va me dévisager comme si j’étais Jérôme Cahuzac en fuite, puis mon compagnon, puis moi encore. Oui, j’ai des icônes religieuses plein mon salon et oui, la première femme de ménage qui était venue ici avait été choquée en comprenant que j’en étais et qu’en plus je croyais en Dieu et qu’en plus j’avais des icônes dans le salon.

Et oui. C’est moi.

Et toi, tu passes ton bras sous le mien, tu te blottis contre moi au cinéma, tu m’embrasses à pleine bouche dans l’Escalator du RER E à 23H Gare du Nord, tu me regardes avec amour dans la rue et tu te fous de tout, tu te fous de tout. Et moi j’apprends à le recevoir et à vivre avec et à me trouver bien dans ces moments de grâce.


En catimini, je vous le dis, pour ceux qui sont arrivés jusqu’ici : je reçois désormais dans mon cabinet, comme thérapeute de couple, sur rdv seulement, sur Paris, près de Nation. 90 euros par personne/70 mn, huit à dix séances maximum. Contactez-moi par mail via le site. Ma devise est : qu’est-ce qui pourrait sauver l’Amour ?

Je ne me lève que pour ça.

Voilà. Je vous embrasse fort.

30604 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 7 comments

  • Simone dit :

    Je t’ai lu. je m’interroge, pourquoi l’Homme doit se sentir plus fort, plus puissant en agressant, rabaissant, terrorisant ceux qui sont différents… Incapable d’accueillir la singularité…Ça me fatigue cette peur de l’autre.

    Bravo pour ton cabinet! Tu dois être si heureux de concrétiser enfin!

  • Cécile dit :

    Merci William pour ce texte qui traduit tellement bien ma (notre) réalité. Je viens de commencer un nouveau travail et je n’ai plus accepter de m’enfermer dans les non-dits et j’ai donc clamer bien haut et fort (trop fort?) que ma compagne ceci, ma compagne cela 😉
    Je suis beaucoup mieux, et ce qu’on dite derrière moi … tant pis !
    En ville, je reste encore discrète dans les gestes en public mais, par exemple, on prend une carte de fidélité commune dans les magasins … ça nous amuse …

    que l’aventure soit belle avec ton cabinet !

  • Julie dit :

    Aaaah mais c’est super !!! Bon vent avec cette nouvelle aventure du cabinet (et pour le reste aussi d’ailleurs). Trop chouette !!

  • Stéphane dit :

    merci William, très heureux pour toi et pour ce qui se passe dans ton coeur, et merci pour ton inspiration !

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