Cinéma Vie quotidienne
Une femme dans la tourmente.
25 décembre 2019
6

J’ai une amie écrivain, une vraie, une qui a vendu des centaines de milliers de livres, dans le monde entier, une sage, une Dame, qui était toute heureuse et fière car son dernier livre allait être adapté au cinéma l’année d’après, par un grand réalisateur. Le rôle titre était donné à une actrice anglaise très francophile d’une classe folle et mon amie était ravie : elle avait secrètement écrit le livre avec le visage de cette femme en tête, sans jamais en parler à personne et voir se réaliser ce rêve un peu fou, cette incarnation, la troublait énormément. Le film allait être tourné en anglais et distribué dans le monde entier, trois ans après la sortie du livre qui avait été sur la liste des best-sellers du New York Times. Rien que ça.

Mon amie, sur Instagram, où elle est très active, suivait depuis quelques années l’actrice mais de loin, elles n’avaient jamais échangé un seul mot, n’avaient personne en commun et mon amie, malgré son talent et sa célébrité, n’aimait pas trop déranger les autres. C’était tout à son honneur. Un jour, en se réveillant, elle s’aperçoit dans ses notifications que l’actrice vient de la suivre à son tour sur Instagram ! Son coeur bat un peu plus vite, elle rougit de plaisir, se rend compte que les premiers communiqués de presse annoncent le casting et que, forcément, la nouvelle étant publique, l’actrice s’est à son tour enhardie et a décidé de suivre l’auteur du best-seller dont elle va incarner l’héroïne. Pendant quelques jours, les deux femmes ne se disent pas un mot puis, après une ou deux semaines, l’une des deux (laquelle, mon amie ne sait plus) ose enfin aborder l’autre.

Une conversation, intense, intime, passionnée, se nous presqu’immédiatement entre les deux femmes. « Nous étions comme deux soeurs… » me raconte mon amie, qui se confie des nuits entières à l’actrice, toujours en privé, par messages, l’actrice lui répondant sur le même ton, posant mille questions sur le personnage, les intentions de l’auteur, lui expliquant la manière dont elle compte aborder le rôle, lui confiant les notes qu’elle prend, des photos de son mood book, entre deux hôtels, deux tournages, deux festivals, deux avions. L’actrice est très occupée, très demandée, mon amie comprend très bien, elle-même écrit son roman d’après, une commande secrète d’un éditeur américain qui lui a versé un confortable à-valoir à condition que le livre soit prêt pour Noël et il y a énormément de travail.

Les conversations privées sont, pour l’une comme pour l’autre, l’occasion de se poser un peu et de souffler entre femmes. « C’est magique, je n’ai jamais été aussi bien comprise« , me raconte mon amie, plusieurs fois. Je persifle, un peu jaloux, de temps en temps : « Attention, c’est une actrice, comme toutes les actrices, elle veut juste être aimée, elle va te piquer toutes tes intentions pour nourrir le rôle et tu n’en entendras plus jamais parler à la fin du tournage, non ? Les actrices sont particulières, tu sais... ».

Mais non, mon amie me jure qu’elle n’est pas dans ce genre de relations. Et elle échange encore et encore. Elles se vouvoient. Toujours. C’est d’un chic fou. On dirait parfois une conversation entre deux amoureuses. Elle m’en montre quelques extraits. Ça claque.

Le tournage démarre enfin et mon amie n’est pas invitée formellement à venir : d’abord parce que le réalisateur à fait écrire le scénario par une autre, ensuite parce que ça peut gêner le plateau, dans son idée, mais surtout mon amie est terriblement à la bourre sur son prochain livre. Plusieurs fois, l’actrice semble lui dire qu’une rencontre serait sympathique sur le tournage mais, au final, c’est compliqué car il faut accumuler les prises de vues très rapidement, sur trois pays, et le budget n’est pas énorme. Les deux femmes se ratent in extremis un jour alors que l’équipe tourne dans Paris, à deux rues de chez mon amie, qui doit se rendre à Londres ce jour-là. L’échange continue, toujours aussi passionné.

A l’avant-première du film (des mois après…) à Paris, mon amie, très chic, très belle, maquillée comme une princesse, arrive sur le tapis rouge et croise de loin l’actrice qui la regarde, un peu hautaine, et la voilà qui s’en va vers les photographes. Mon amie est un peu surprise mais se dit que ce n’est pas le bon moment. Dans l’escalier, elles se frôlent et mon amie ose enfin lui parler : « Bonjour…C’est toujours un peu bizarre, en vrai, non ? » et l’actrice, cordiale, s’excuse : « Oh, je ne vous avais pas vue…Oui, je déteste ça, aussi…C’est intimidant… » et puis elle disparaît.

Sur scène, alors qu’elles sont à deux mètres l’une de l’autre pour présenter le film au public qui n’en peut plus d’attendre, l’actrice la regarde poliment mais sans plus. Mon amie est de plus en plus déçue. Elle lui tend plusieurs fois la perche, louant son talent, mais l’actrice répond du bout des lèvres, esquivant les compliments. Après le film, un verre de champagne à la main, mon amie est félicitée par la foule, pendant une heure, foule qui parle aussi de l’actrice, la trouvant formidable, comme toujours, elle n’a pas volé son prix d’interprétation à Cannes, il y a quelques années, sa carrière américaine est spectaculaire, quelle chance ce doit être de l’avoir dans un film tiré de son propre livre, vraiment. Mon amie ne dit rien, elle acquiesce mais n’en pense pas moins.

Soudain, le réalisateur apparaît avec l’actrice à son bras et s’excuse d’interrompre la conversation mais il aimerait enfin présenter officiellement les deux femmes l’une à l’autre. Mon amie, un peu agacée, s’apprête à trouver une excuse mais le réalisateur insiste, sans se rendre compte de la gêne : « Laurence, je te présence Erika, Erika, voici, Laurence ! Laurence, sans ton livre…Rien n’aurait été possible…Erika me disait encore ce matin qu’elle allait le commencer bientôt car elle n’avait pas voulu le lire pendant le tournage…Erika, tu dois le lire !

-Oui, je m’y mets lundi, promis. Laurence, il faudra un jour que tu m’expliques comment tu as eu l’idée de l’accident…C’est très fort. J’ai improvisé sur le moment, j’ai donné ce que j’avais en moi mais j’aimerais avoir ton ressenti d’auteur.

Mon amie, étonnée par la soudaine familiarité, hausse un sourcil et attaque, la vouvoyant :

-Vous avez la mémoire courte, on dirait.

L’actrice fait mine de ne pas comprendre. Mon amie l’attaque, un peu ivre :

-Si c’est ça, le showbizz, bravo. Et puis ne venez pas vous excuser ensuite sur Instagram, moi je suis une femme qui vit dans la vraie vie, pas dans le virtuel. Les mondanités, je déteste. Vous avez eu tout ce que vous vouliez de moi, non ?

L’actrice la regarde, gênée :

-Mais je ne suis pas sur Instagram. J’en ai peur de ce truc. Un homme s’y fait passer pour moi depuis des années. J’ai envoyé dix mails, j’ai demandé à mon avocat de faire fermer son compte mais rien à faire, il est toujours là. Il a même fait certifier « mon » compte ! Je ne suis sur aucun réseau social, de toute façon. Je déteste ça. Il vous a abordé ?

17 mois de conversations. Des heures en ligne. Des photos échangées (surtout mon amie…) et des secrets de femmes, des moments intimes, des douleurs, le temps qui passe, les enfants qui deviennent des adultes, les montants proposés par l’éditeur, mille choses, dix mille choses.

Mon amie s’assoit. Remuée. L’actrice, cordiale, polie, un rien distante, anglaise :

-Nous ne nous sommes jamais parlées, vous savez, Laurence…

—-

Laurence rentre chez elle, envoie un message à « l’actrice » sur Instagram.

MAIS QUI ÊTES-VOUS ? Comment avez-vous pu me faire ça ?

Dans la nuit, le compte est effacé, sans un mot.


Image par skeeze de Pixabay

139 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

About author

Related items

/ You may check this items as well

Capture d’écran 2020-01-09 à 07.21.10

Première interview pour « C’est l’histoire d’un zèbre »

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more
Spider-Man

2019 : mon année de films, spectacles, voyages.

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more
fear-1131143_1920

Ta gueule, Guy.

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more

There are 6 comments

  • Cyrille de Lasteyrie dit :

    Ça craint.

  • Fred dit :

    Impressionnant! Mais j adore . C est une histoire réelle? Je pense que non dans le détail, mais oui sur le fond. Ça fait réfléchir sur les amitiés « virtuelles ». Et toujours ton très beau style. Merci

  • Leto dit :

    C’est encore plus flippant quand on met les noms de l’actrice et l’auteure sur l’histoire, les faits ayant été évoqués sur les réseaux sociaux par la seconde à l’époque.

    Laurence est une très belle personne (et elle a un humour désopilant sur les réseaux sociaux. Jamais grossière, jamais vulgaire, jamais méchante, mais toujours drôle.)

  • Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *